Ou comment je me suis faite adopter par la famille Crawley

Comme ça faisait un sacré bail que je n’étais venue poser mes mots par là, je me demandais comment j’allais renouer le contact. Le problème est que ce serait forcément avec un sujet grave. Parce que depuis la rentrée, c’est grave. Mes élèves, c’est grave, mon collège c’est grave, la vie, c’est grave.
Sans parler des élections. Que dire ? Rien, à part que tout cela tourne en blague capillaire mondiale et me pousse de plus en plus vers la désertion et l’abstentionnisme.
Mais passons, point de gravitude aujourd’hui, légéritude only.

Étant donné que je n’avais pas envie de venir vous plomber le moral et vous coller les deux pieds dans le ciment pour un bail, j’ai passé mon chemin.
Et puis me voilà, ce soir, à écrire ces bricoles en écoutant une playlist des années 80 qui me donne envie de sortir danser jusqu’au bout de la nuit et de picoler des litres de Whisky-Coca en suçant des glaçons jusqu’à la mort pour exorciser tout ça. Comme dans Polisse, t’as vu, Joey Starr c’est oim.

Je viens partager un remède aujourd’hui, quelques grammes de finesse dans un monde de brutes, et tu vas voir que c’est peu dire.

Parce que j’ai trouvé le remède aux mots, aux maux qu’on encaisse toute la semaine. « Nous » sont ceux qui baignent dans l’agressivité verbale permanente, l’agitation et le brassage physique, les couloirs qui résonnent, les murs en cartons qui laissent entendre le collègue d’à côté qui se fait brasser par ses 4èmes, les portes qui claquent et les adultes qui poussent des gueulantes. Les « Nique ta vieille mère », et les « Ferme ta chatte », les « J’men bats les steaks » et les « Couilles », les « Tête de mon grand-père », et tous les membres des familles qu’on imagine sans tête, courant affolés comme des volatiles qu’on aurait décapités. Les « C’est pas moi », « J’ai rien fait », « Vas-y, j’l’ai pas », et tout le reste. Nous, donc.

Je ne travaille pas le lundi, j’ai condensé mes heures sur 4 jours. 4 jours intenses, 4 jours pendant lesquels je serre tout : des dents aux fesses, en passant par les noeuds que je finis par avoir dans les épaules. Mais le lundi, bordel…

Le lundi, c’est cup of tea. Parce qu’il y a peu, j’ai découvert, avec quelques années de retard, Downton Abbey. Une merveille.

Avec un Thermos de tisane, mes classeurs de boulot et mon ordi (oui je bosse pas mais je bosse, on dirait que je ferais du télétravail, ok ?), sous un plaid : que demander de plus ? Rien de tel que l’heure du thé, les femmes de chambre, les livrées, les changements de tenue pour descendre dîner, les bals, les courses de chevaux, les chapeaux, les toilettes, les gants, les ladies et les vieilles biques méchantes mais pas trop…pour me faire oublier les jets de chaise, ou les giclées de vernis à ongle dans la tronche des copains de mes élèves.

J’ai eu un peu de mal à tomber dedans, j’avais l’impression d’un téléfilm de la 6, tu sais ceux devant lesquels tu chiales ta race pendant tes grossesses mais que tu es tellement triste de quitter au bout de 9 mois. Donc si tu es « nous » ou que tu as besoin de quelques grammes de douceur, n’hésite plus.

J’ai découvert cette merveille reposante sur Netflix, qui ne diffuse que 5 saisons, avalées en quelques lundis, et puis, comme une camée, j’ai reniflé partout pour savoir s’il n’y avait pas une suite et j’ai découvert que ma médiathèque avait la 6ème, mais qu’il me fallait attendre car elle était déjà en prêt.

J’ai surveillé ma boîte mail, tous les jours, en reniflant les touches de mon clavier, le coeur battant et la bouche sèche. Et puis la nouvelle est tombée, comme un cadeau divin : « Votre réservation est disponible à partir d’aujourd’hui et durant 10 jours ». Des larmes de joie.

Lundi dernier, j’ai fini l’épisode final. Rideau.

Sauf que je ne suis pas prête. Un peu comme une rupture sentimentale avec laquelle tu n’es pas d’accord. Une frustration pas possible.

Qui va me raconter ses histoires arrosées de thé, de gens à la vie tellement douce qu’on dirait un conte, d’exotisme d’ailleurs et d’avant ? Qui va panser mes plaies au coeur, et me faire oublier la misère, la détresse et la colère de ces esprits perdus et torturés ?

Je vous le demande : qui ?

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Quand je bois le thé avec mon amie Violette. Wesh, Vio, kest’en dis ?

Le blues du cendrier

Parfois, je me dis que j’en fumerais bien une, là, tout de suite. Ça m’arrive de moins en moins souvent, mais quand même. C’était fréquent lorsque mes enfants étaient en plein terrible 2 (qui dure 10 ans) et que j’étais épuisée, énervée et que je me fâchais après eux pour si peu. Je me disais systématiquement que si j’étais sortie fumer une clope à ce moment-là, j’aurais pu reporter ma colère.

J’ai aussi envie de fumer en soirée, avec des amis. Je bois rarement, et très peu ; que voulez-vous, je roule sous la table après deux bolées de cidre doux. Mais une petite clope avec un petit Perrier Citron, rien de tel pour se sentir insouciante et légère. Libre. De façon plus classique, je songe à fumer après un bon repas aussi, évidemment.

Il y a aussi les jours où je monte sur la balance, et alors je me souviens avec nostalgie de toutes les fois où j’apaisais ma gourmandise avec une cigarette. Pas de carreaux de chocolat après le repas, mais une bonne vieille tige. Pas de prise de poids (mais une bonne vieille toux).

Je cultive une sorte de mirage quant à ma vie de fumeuse pourtant révolue depuis 11 ans. J’ai arrêté de fumer parce que j’étais enceinte et que je suis tellement touchée par la peur du gendarme, tellement bonne élève, que j’aurais pu crever de culpabilité à l’idée de d’enfumer deux bébés in utero. Je n’ai donc pas arrêté de fumer pour les « bonnes » raisons : j’ai arrêté par culpabilité, non par envie, ni raison.

Un arrêt difficile, très difficile, à base d’acupuncture inefficace et de gommes à gerber mâcher, de nerfs à vifs, et de passe temps favori = renifler les clopes des autres.

J’ai commencé à 14 ans, et j’aime autant vous dire que la cigarette a été mon tuteur, j’ai grandi autour d’elle. À 14 ans, tu es en pleine construction ; j’ai appris à penser, à vivre, à aimer avec elle. Alors forcément, quand il a fallu arrêter, j’ai dû apprendre à vivre différemment. J’ai vraiment réalisé ma dépendance psychologique à ce moment-là  : toute ma putain de vie tournait autour d’un mantra :

NE JAMAIS TOMBER EN PANNE

Ce qui signifie que le bureau de tabac était le premier commerce que je repérais lorsque j’ arrivais en vacances. Que la première pensée quand je changeais de boulot était : « À quelle heure est la pause (clope) ? ». Et que quand j’ étais invitée chez des potes non fumeurs pour la première fois, la pensée qu’ils puissent avoir un balcon ou non m’obsédait.

Toxico.

Je ne sais donc pas pourquoi cette nostalgie, un bon vieux « c’était mieux avant » peut-être. Oubliées les quintes de toux matinales, oubliée l’haleine qu’il faut masquer en permanence, oubliés les cheveux qui sentent, oubliés les doigts jaunis, oubliée la panique du manque, oubliées les dépenses cramées.

La réalité déformée de feu ma vie de fumeuse.

Comme toute réalité déformée, fantasmée, il arrive parfois qu’elle te saute aux yeux brutalement, dans toute sa vérité. C’est ce qui m’est arrivé le mois dernier.
J’étais à la piscine municipale avec mon fils, (qui pour sa part rejoue Le Monde Parfait d’Oedipe à chaque été passé à mes côtés tellement il est en fusion), histoire de venir glaner quelques verrues plantaires et champignons (ceux de cette affreuse pub pour les champs sous les ongles, tu vois ?), et nous nous faisions délicieusement sécher au soleil.

Un papa arrive, avec sa petite fille. On sentait le papa qui avait pris sa journée pour la passer avec sa fille, et qui avait bien décidé que rien n’entacherait cette journée spéciale. Il commentait tout, tout serait merveilleux, très bien ma puce, oui ma puce tu peux mettre ta serviette là, si tu veux, comme tu veux. Bref, comme on appelle ça avec mes gosses, c’était la « journée du oui ». Elle pourrait lui demander de faire m’importe quoi, un pacte avait été passé : ils passeraient aujourd’hui une très bonne journée (on laissera de côté le fait que la fillette a attendu environ 2 heures sur sa serviette à regarder les autres gosses jouer pendant que papa faisait sa sieste. Mais là, n’est pas le propos, je cesse de laisser aller ma langue de pute venimeuse).
Bref, ils s’installent, parlent du programme, établissent l’ordre dans lequel ils enchaîneront la baignade, le pique-nique, le trampoline et cie. Et puis, le papa demande à la fillette 5 minutes, parce qu’avant d’attaquer ce programme formidable, papa va fumer une petite cigarette.
La gosse fait preuve de patience par anticipation, puisque j’en connais plus d’un qui t’auraient fait comprendre que tu pouvais aller te faire taper avec ta clope, on était venu se baquer, oui ou merde. Mais elle, non.

Sauf que le papa devient tout blanc. Il ouvre la bouche, et avec une angoisse non dissimulée, il dit à sa fille (de 4 ans environ) :

« Merde, j’ai oublié mes cigarettes. »

Il regarde autour de lui, paniqué, fouille ses poches pour la 3ème fois, et laisse la panique le gagner.

« Putain, comment je vais faire…C’est pas possible…Fais chier de merde putain. » (Quand tu penses à tous les efforts que je fais pour éviter tout gros mot devant mes enfants, je me dis que je lâcherais un petit « merde » de temps à autre j’aurais encore quelques points pour le Paradis sous le pied).

La gamine regarde son père, et lui dit que quand même c’est pas grave. Il lui répond que si, c’est grave, c’est même très très grave.
On pouvait lire sur son visage qu’il se demandait même s’il pouvait décemment annuler la piscine pour retourner chercher ses clopes, ou même payer à nouveau l’entrée, après avoir fait habiller la gosse, rangé la glacière et tout le bordel. Il semble s’être ensuite souvenu du pacte de la super journée, pour laisser de côté ces idées saugrenues.

« Bon, je vais demander une cigarette à quelqu’un . »

C’est ainsi que la gamine a accompagné son père taxer des clopes à plusieurs reprises dans la journée, pour que le pacte soit.

Précisons une chose : point de jugement ici, évidemment. Tu sais pourquoi ?
Parce que que je ne me suis pas dit : « Rho là là quand même il exagère, hein, il peut bien s’en passer une journée. » Ni : « Non mais vraiment, devant la gosse il pourrait faire un effort. »
Je me suis surtout dit que si jamais je fumais encore, ça aurait pu être moi, là, exactement à sa place. À croire que j’avais oublié mon bien le plus précieux chez moi, et à ne pas pouvoir profiter de la journée sans. À imaginer les plans les plus fous pour apaiser cet état de stress et d’anxiété affreux. J’étais très mal à l’aise devant cette situation ; pas parce que je le trouvais minable, lui, ce papa qui faisait tant d’efforts pour donner le change devant sa fille, mais parce que je le comprenais que trop bien.

Ça a mis un sacré coup à mon fantasme tout ça.

Je me dis que ne plus fumer c’est avoir quelque chose en moins à penser, une aliénation de moins à gérer dans nos vies qui en sont déjà pleines. Un peu comme quand tes enfants sont suffisamment grands pour ne plus sortir avec ton sac à langer et tes couches alors que ça fait 10 ans que tu te trimballes ta vie (enfin leur vie) dans ce sac immonde.

Reprendre la clope, ce serait comme reprendre le sac à langer, alors que tu n’en n’as plus besoin.
Non merci.

Allez, salut !

ITW politico-psychanalytique : le système scolaire français

C’était la rentrée, et pour fêter ça, je n’ai pas eu envie de te coller la photo de mon dernier affublé de son cartable Toun’s tout neuf (qui pourtant est entré au CP, j’en ai les ovaires tout retournés) et de mes deux grandes qui réclament un déo parce qu’elles sont en CM2. Non, j’avoue ne pas avoir le pas et la conscience légère cette année encore. Des envies d’ailleurs me traversent chaque été, même si je me sens aujourd’hui à la bonne place professionnelle, ou du moins à celle qui me sied le mieux dans un système qui me contrarie de plus en plus. Cela faisait longtemps que je projetais d’écrire un billet sur le système scolaire français, mais il me paraissait insurmontable, tant de choses à dire, tant de points à améliorer, à effacer et à recommencer. Je suis donc tombée sur cette vidéo qui raconte le système éducatif finlandais, et je l’ai suivie point par point pour dépeindre le nôtre. Alors, je vais évidemment prendre les précautions d’usage, hein, une fois de plus, je ne parle que de mon vécu, bla bla bla et tout le reste.

D’abord, regarde ça :   Vidéo sur l’école en Finlande

Parlons maintenant de notre système scolaire. J’ai repris des mots du journaliste qui pose les questions, mais aussi des personnes interrogées pour m’ exprimer. Toute ressemblance n’est donc absolument pas fortuite.

Comment décrire le système éducatif français ?
Beaucoup de bureaucratie, des tonnes. Les enseignants, les directeurs passent un temps fou à remplir des documents.
Le maître mot est la réussite scolaire.
Le ministère ne fait pas confiance aux autorités locales, qui ne font pas confiance aux enseignants. Nous avons des inspections (en théorie tous les 3 ans, mais en pratique tous les 4-5 ans), avec une visite de deux heures effectuée par un inspecteur et beaucoup de comptes à rendre par écrit (qui priment souvent bien plus que la pratique et la manière d’être avec les élèves).
On ne classe pas les écoles, mais les collèges et les lycées. D’ailleurs, on triche beaucoup pour maintenir ou relever les taux de réussite au Brevet et au Bac : dans le privé, on choisit les élèves qui présentent peu de risque d’échecs et dans le public, on demande à des élèves de ne pas se présenter le jour de l’examen.
Nous ne consacrons pas notre temps à enseigner, mais à évaluer. Les profs sont notés, les élèves sont notés. L’essentiel est d’être dans les cases. Les maîtres ont un master en 5 ans aussi, ils s’entraînent dans de vraies classes aussi (en REP, c’est plus riche), ils font des exposés sur les différentes pédagogies, ou des fiches, mais ne les travaillent pas vraiment. Ils étudient très peu la psychologie enfantine. On tient à leur apprendre qu’ils doivent se débrouiller seuls. En formation, on critique beaucoup les manuels, et on incite les futurs professeurs à construire tous leurs cours, à les fabriquer, laissant très peu de place à leur vie privée d’une part, et à la maturation des idées d’autre part.
Nous parlons beaucoup de différenciation pédagogique, de difficultés scolaires mais très peu, voire pas, des intelligences multiples. L’intelligence d’un enfant doit être scolaire, point. Bien sûr, les cas particuliers sont aidés. Le problème est qu’ils sont tellement nombreux, que parfois, dans des milieux difficiles, des classes entières deviennent des cas particuliers.
L’école ne gère plus les cas particuliers, elle met les élèves en situation de cas particuliers.

En France, il est important de bien se tenir en classe. On pense que si l’ambiance est très stricte, ça les rassure et ça leur permet de se concentrer.

Quelle est la différence entre l’école d’autrefois et celle d’aujourd’hui ?
Avant, ils étaient 40 par classe, et ils étaient assis en silence, comme des piquets pour ne pas se faire remarquer. Et le professeur faisait cour devant la classe. Aujourd’hui, ils sont 27 par classe en REP+, et ils sont assis en silence, comme des piquets pour ne pas se faire remarquer. Enfin, c’est ce que nous aimerions, mais les élèves ont changé, beaucoup viennent d’ailleurs et mènent des vies souvent très difficiles et mouvementées, et n’adhèrent pas du tout à ce fonctionnement. Ils le font savoir et s’opposent aux enseignants avec de plus en plus de virulence. Mais on persiste à leur demander de s’adapter à l’école comme le faisaient les générations des années 60 à 80.
Les élèves n’ont pas le droit de parler parce qu’ils deviennent vite « ingérables », ils n’ont pas le droit d’échanger par ce qu’on craint qu’ils trichent. Le professeur est une autorité, une sorte de Dieu.
Au collège, seules les matières comptent.
Au CP, chaque enseignant à sa méthode de lecture. Si l’élève ne sait pas lire à la fin de l’année, on lui proposera de refaire une année de CP (et de consulter un-e orthophoniste).  Le système éducatif français a bien conscience que tous les élèves sont différents mais son objectif est de les faire tous entrer dans le même moule, au même moment.

Les enseignants ne mangent plus à la cantine avec les enfants. Les enfants sont gérés par des animateurs parfois très jeunes, parfois très inexpérimentés. Le moment du repas pourrait être un moment partagé de détente.
En France, en étant si proche, on craint de perdre toute autorité. On pense que la seule la peur de l’adulte fait autorité.

Avant, entre 7 et 10 ans, l’école était entièrement gratuite (sauf pour la cantine). L’école fournissait la totalité des fournitures scolaires, excepté trousse et cartable. Aujourd’hui, quel que soit le milieu social des élèves, l’école demande une liste de fournitures en début d’année scolaire, avec plusieurs rappels dans l’année. La cantine scolaire coûte de plus en plus cher et propose une alimentation de moins en moins goûteuse.

En France, l’école est un enjeu politique. Après les élections, quand les gouvernements changent, on chamboule le système éducatif. De temps en temps, de façon aléatoire, les programmes changent et s’alourdissent. C’est toujours un bras de fer entre le ministère, les enseignants, et les parents.

L’objectif de l’école en France est de fabriquer des professions intellectuelles.  Excepté pour les parcours adaptés, les élèves français doivent attendre d’avoir 15 ou 16 ans pour sentir s’ils sont plutôt « intellectuels » ou « manuels » (l’élève « manuel » étant toujours considéré comme un élève de seconde zone), s’il a la chance d’avoir eu les capacités de tenir bon toutes ces années. 

Voilà ma Valda du jour.

Allez, salut !

#Guimauve

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Voilà, à peine le temps de se connaître, de dire ouf, et puis, ça y est, l’année est finie. Une année riche, dense, jalonnée par des rencontres denses, des amitiés naissantes (mes collègues), et puis surtout, vous, toi, les élèves.

À peine le temps de la rencontre, et voilà, il faut nous dire au revoir.

Toi, la roumaine aux cheveux noirs corbeaux, aux ongles longs, peints de façon … très personnelle. Toi qui lis bien, mais n’écris pas sur les lignes, déchire tous les papiers en petits, tout petits morceaux, toi qui fous de la colle partout, sur tes doigts et sur la table. Toi qui perds tous tes cahiers, tous les stylos, les tiens, les miens, et ceux des autres, mais après les avoir réduits en miettes, bien sûr. Toi qui avais mieux à faire que venir en cours : dormir, faire des courses, ou pas envie. Mais qui est venue en ULIS tout le temps, ou presque. Toi pour qui trouver un stage, et une orientation professionnelle a été un véritable casse-tête. Toi qui es si timide, et qui montre tout à la fois : le décolleté, le dos nu, la jupe si courte. Toi à qui personne n’a appris que non, ce n’est pas possible de s’habiller comme ça dans notre société et d’inspirer le respect, même si on est une toute petite fille en dedans, on n’en reste pas moins une jeune fille de 16 ans en dehors. Toi à qui il a fallu que j’explique comment tu devais t’habiller pour passer le CFG *, à qui j’ai donné RV devant le collège et qui est arrivée en bus, une minute trente avant l’heure indiquée sur ta convocation, essoufflée, paniquée, en stress complet, redevenue si fragile à nouveau, de devoir parler à un jury que tu ne connaissais pas, sans moi, non bien sûr, tu dois y aller seule, c’est ton examen, pas le mien.
Je ne t’ai pas appris grand chose, on partait de trop loin; arrivée en France et à l’école à 10 ans pour la première fois de ta vie, trois changements de collèges et de logements (Logements ? Habitations ? Cabanes).
Je t’ai montré des films que tu ne connaissais pas.
Et pour te dire au revoir, je t’ai offert un carnet pour griffonner, écrire, coller, faire ce que tu veux, et toi, tu m’as sauté au cou, avec des larmes plein les yeux. J’aurais tellement aimé avoir 10 ans devant moi avec toi, pour te montrer et pour t’apprendre. Recommencer du début : la maternelle, découper, déchirer, entourer, coller, se socialiser, rester assise, être à l’heure, être assidue, jouer, parler et tout le reste. Tu m’as sauté au cou, et râclé les fonds de tiroir pour m’offrir une énorme tablette de chocolat, avec des grosses noisettes, et une crème anti-âge pour homme (?). Oui.
Merci pour ce geste qui paraît peu, mais je sais à quel point il est coûteux, et important pour toi. Il l’est pour moi aussi.

À toi aussi, le grand timide, dyspepsique et désarticulé, je dois dire au revoir. Tu es bien entouré, ton année de 3ème a coulé, tranquillement, tout le monde t’aime, les profs et les élèves, tu iras en lycée pro l’an prochain, enseignement adapté aussi, tes difficultés sont trop nombreuses pour qu’il en soit autrement. Tu es si sage, si calme. Tellement jeune à l’intérieur que ta maman te protège tout serré.
Je t’ai un peu bousculé, moi. Parce que la vie, ça bouscule. On a parlé d’amour (quand ils s’embrassent dans Twilight, tu te souviens ?). On a parlé de sexe aussi. Élève multidys et prisonnier de ta propre tête, de ta propre bouche, à qui on a posé des questions sur la contraception le jour du CFG, tiens. J’étais avec toi, tu étais dans tes micro-souliers. Mais tu leur a quand même montré tes dessins, tes BD dont tu es si fier, et moi aussi, nous aussi, nous sommes tous fiers de toi.
Je t’ai offert un carnet pour dessiner, avec un crayon en velours, que j’avais rapporté du Danemark. Tu étais heureux, là, devant moi, à ne pas savoir comment dire merci. Tu ne savais pas si tu pouvais me faire la bise, ou me serrer la main, voire verser une petite larme. Tu es resté là, tout dégingandé que tu es, avec tes longs bras le long de ton long corps, embarrassé par toi-même. Et vu que je ne suis pas forte pour les grandes démonstrations, j’ai fait pareil, en moins dégingandée et avec plus de larmes dans les yeux.

Et enfin, il y a toi, dont on avait parlé ici, et dont on a parlé toute l’année tellement tu prends de place. Toi qui a trouvé un projet professionnel qui tient vraiment la route. Toi qui reviens de loin mais qui a tellement de route à faire encore pour entrer dans les cases de l’acceptable par notre société. Toi qui fais tellement de bruit et qui réponds à tout le monde, tout le temps.
Toi qui nous a dit que si tu croises ta mère, la vraie, hein, pas celle qui t’élève, celle qui t’a abandonnée, quoi, elle va « se manger une sifflante ». Mais qu’avant, tu lui poseras plein de questions. Tu m’as dit au revoir plein de fois, tu m’as écrit un poème, en cherchant minutieusement l’orthographe des mots sur l’ordinateur de la classe. Une déclaration d’amour terrible, comme tu sais les faire depuis peu, tu as ouvert les vannes et maintenant tu ne sais plus les refermer.
Je t’ai offert un carnet pour écrire des slams, parce que tu es forte en slams et pauvre en carnets, avec un stylo, minutieusement choisi pour te ressembler, un peu ado mais avec plein de coeurs. Ton père a pris le carnet en décrétant : « Toute façon, tu vas en faire quoi, toi? ». Il ne te l’a pas rendu. Si j’avais su qu’il serait jaloux, j’en aurais pris un pour lui. Mais ce qui t’importait, de toute façon, c’était d’avoir récupéré le mot à l’intérieur.
Merci de m’avoir entraînée à la patience, merci aussi pour tes leçons de vocabulaire. Grâce à toi, je sais aujourd’hui ce qu’est « un bigo de la gratte ». Et au passage, bien sûr que moi aussi, je t’aime, mais je ne pouvais pas te le dire comme ça, voyons.

Il est temps de se quitter, et pour vous de partir, de continuer à grandir, cheminer vers votre vie d’adulte qui se rapproche de plus en plus vite, aujourd’hui si près.
Moi je reste là encore un peu, au chaud, avec les autres, ceux qui restent et aussi ceux qui arrivent. Qu’il va falloir driver, cadrer, guider, aider, et aimer, aussi, un peu.
Même s’ils finiront, eux aussi, par partir.

 

 

Chronique de l’école extraordinaire:Paula

«  Ouaiche.
– Bonjour Paula, tu es en retard.
– Ouais, j’sais, chuis passée en Vie Scolaire.
– Bon, assieds-toi, aujourd’hui on travaille selon vos besoins, comme tous les jeudis. C’est vous qui dîtes ce que vous souhaitez travailler, quels sont vos besoins, et je vous aide.
– Vas-y, j’ai rien à faire.
– On ne dit pas « Vas-y », mais « Allez-y ». Rien à faire ? Tu n’as pas de devoirs ? Ni même besoin de t’avancer ?
– Non, j’ai rien, ils donnent pas de devoirs les profs.
– Bon, je travaille avec Catalina et Antoine, je te laisse réfléchir. On fait la fiche de révision en Histoire, tu la fais avec nous ?
– Nan, elle est déjà faite.
– Ok, alors réfléchis.

Quelques minutes plus tard…

– Oh, vous savez ce qu’il a dit mon père ? Il a dit que dans cette famille, la seule qui aurait son permis ce sera moi.
– Dis-donc, c’est un joli compliment, ça. Tu vois, les choses évoluent vraiment positivement en ce moment. Il n’y a pas longtemps il voulait te mettre dehors à cause de tes problèmes de comportement.
– Ouais, c’est vrai, je me suis calmée. En vrai, j’ai fermé tous les Facebook, les Twitter et tout ça. Franchement ça devenait trop, tout le monde me connaissait, t’as vu.
– « Vous avez vu ». Ah bon ? Mais tu as tout supprimé parce que tu étais obligée ?
– Nan, toute seule.
– Tu deviens vraiment raisonnable, tu te rends compte ? Bon, on continue notre travail.
– Mmmmhhhhhh….Et même les sapes, t’as vu, j’ai fait un effort. Avant, j’étais sapée comme un bonhomme, là t’sais; c’est mieux.
– Oui, c’est vrai c’est joli comme ça, ta veste est jolie aussi, ça te va bien, on voit que tu prends soin de toi.
– Ouais, merci.
– Bon, allez, au boulot.

Une minute plus tard …

– Ouais, après, faut pas exagérer, je continue à me taper quand même hein. Ça, c’est la base. On me cherche, je tape. J’ai tout le temps envie de taper tout le monde.
– Mais, Paula, au collège tu ne te bats jamais ?
– Non, sinon après ils vont me virer.
– Donc ça veut dire que tu as envie de te battre, mais tu réussis à te contrôler.
– Ouais, chais pas. Dès qu’on m’énerve, t’as vu, j’ai envie de taper. Même les profs, tout le monde. Même vous, j’ai déjà eu envie de vous taper. Bon, après je le fais pas, hein. Mais par contre une pauvre meuf qui traîne devant la Dieu* et qui me cherche, j’la défonce, sans pitié. La dernière fois, la meuf elle m’avait trop saoûlée, je l’ai laissée en sang et chuis partie. Fallait pas me chercher.
– Tu te rends compte l’image que ça donne de toi ? Tu fais peur.
– Ben ouais, mais au moins les gens y me laissent tranquille.
– Mais en te comportant comme ça, tu sais que ça ne donne pas aux gens l’envie de te connaître ?
– Mais si, ouaiche, j’ai plein de potes.
– Tu sais que c’est interdit par la loi ? On peut porter plainte contre toi, et ensuite ça laisse des marques, ça, de se battre comme ça dans la rue. Tu as un casier judiciaire ?
– Nan.
– Alors tu vois, au vu de tes projets, il faut absolument que tu arrêtes, il est encore temps. Tu ne pourras jamais entrer dans l’armée si ton casier n’est pas vierge.
– Ouais mais aussi , les meufs elles ont qu’à pas chercher. Vous allez me dire que vous vous êtes jamais battue, ouaiche ?
– Non. J’ai trop peur d’avoir mal.
– Ahahahahahaha, mais vous faites comment alors ?
– Pour me faire respecter ? Bah…Je ne sais pas comment je fais, mais en tout cas, je réussis à te faire lever tous les vendredis matin pour venir faire des maths avec moi, toi qui n’avais pas fait de maths depuis la 5ème. Et sans lever la main !
– Mouais. Et vous faites comment si on vous emmerde dans la rue ?
– J’ignore et je trace mon chemin, l’air très occupé, tu vois, comme si j’étais quelqu’un de tellement intelligent que je réfléchissais à des trucs que moi seule peut comprendre à ce moment-là, tu imagines, avec les sourcils froncés. Comme si je résolvais des équations dans ma tête, et que j’étais tellement préoccupée que je n’entendais personne. Et je marche vite aussi, d’un point A à un point B.
– C’te technique !
– Tu t’imagines comment plus tard, dans ta vie adulte ?
– Ben avec une famille, une maison. D’abord mon taf, t’as vu, ça, c’est le plus important.
– Et tu te vois conduire ? Avoir une voiture ?
– Bah, ouais, c’est la base.
– Bref, tu rêves d’une vie paisible, normale, que tu aurais construite toute seule. Pardon, mais ça n’est pas du tout compatible avec le fait d’aller taper des filles devant la Part-Dieu.
– Ouais, mais ça, ce sera plus tard, faut bien que je m’amuse à mon âge.
– Ben va falloir apprendre à t’amuser différemment, sinon, tu risques de gâches ta vie et celle de quelqu’un d’autre avec un mauvais coup…
– Exagérez pas, vous aussi, là !
– Peut-être que j’exagère…Mais peut-être que non. Bon, assez parlé, on se met au boulot maintenant.

Trente secondes plus tard…

– Au fait, c’est bon, j’ai signé ma convention de stage.
– Super, tu commences quand ?
– Le 3.
– Alors tu vas faire quoi exactement ?
– Ben cette fois, c’est toujours avec les vieux, t’as vu, et sauf que cette fois on va prendre une camionnette et on va aller d’un endroit à l’autre.
– Tu aimes vraiment le contact avec les « vieux », hein ?
– Ouais, grave, ils sont trop mignons. Chais pas expliquer, même je leur coupais les ongles et tout, t’as vu. C’est moi qui faisais leur goûter tous les jours, ils m’aimaient trop ! Vous aussi j’vous aime trop.
– ….
– Ahahah t’as vu, elle est toute rouge la prof !
– Oui, bon, et tu en es où dans la recherche de ton patron pour l’an prochain ?
– J’ai rien trouvé. Et les enfants tout ça, c’est pas possible, j’ai trop envie de les taper. Comme avec mon frère, là. Il saoule lui aussi.
– Ah, oui en effet, ça n’est pas possible…
– Nan mais taper…pas comme mon père y’m’tape avec la ceinture, hein, juste je le remballe mon frère, il m’énerve trop, t’as vu. Je lui mets des fessées.
– Tu n’as pas à taper ton frère !
– Ouais mais il comprend pas, je lui mets une fessée, et après il pleure. Comme ça, il comprend.
– Il pleure, mais il comprend, tu es sûre ?
– Mmmmmhhhhhhh.
– Et puis, ça n’est pas à toi de punir ton frère, c’est le rôle de tes parents.
– Ouais mais ils disent rien, eux, je m’occupe de tout le monde là.
– Je comprends, ça ne doit pas être facile. Bon, on bosse maintenant.
– Vas-y, y’a rien à faire, là.
– Disons qu’on est en cours, donc à part le travail scolaire, en effet, il n’y a rien d’autre à faire.
– Ça m’a fânée, ouaiche.
– Alors tu vois, tu fais des efforts vestimentaires, tu fais des efforts de comportement, tu apprends à mettre des mots quand ça ne va pas au lieu de faire une crise et de tout casser, tu as trouvé un CAP pour l’an prochain…la seule chose qu’il va falloir travailler, c’est la communication. « Ouaiche » , « fânée », « vas-y » et compagnie, et puis ta façon de te tenir, comme un cow-boy, là, tu imagines que pour un employeur potentiel, ça n’est pas possible.
– Ouais mais au moins, ils voient tout de suite qui je suis, t’as vu.
– « Vous avez vu » ! Ah bon, ils pensent que ta personne, ce que tu es vraiment, c’est ça ? Tu crois qu’en te voyant comme ça on s’imagine que tu aimes les personnes âgées, que tu leur fais des papouilles et que tu leur prépares un bon petit goûter ?
– Ouais mais au moins, ils me cassent pas les couilles.
– Ah, non, ça c’est sûr qu’ils ne te cassent rien, mais pas contre, ils ne t’embauchent pas, hein.
– Ouais ben tant pis pour eux.
– Non ! Tant pis pour toi, tu sais très bien que tu joues gros, que tu veux cette formation, que tu veux partir de chez toi et être en internat. Celui qui est en face de toi, il doit choisir entre toi et un autre, si tu lui montres ce personnage, il ne va pas chercher plus loin, il choisira l’autre ! C’est le moment de faire tomber ta carapace, là, on sait tous qu’au fond tu es une vraie gentille, un nounours en guimauve.
– Vas-y, c’est vrai chuis gentille en vrai, mais faut pas qu’ils le sachent, après ils vont m’arnaque.
– Eh bien, il va falloir travailler tout ça, hein. Bon, si on faisait un peu de calcul?

Sonnerie de fin de cours.

* la Part-Dieu, centre commercial très connu à Lyon

Leçon de stylisme à l’égard des enseignants (et de tous ceux qui ont un jour fréquenté l’école et auraient bien envie de se fendre la poire)

L’autre jour, alors que je beurrais mes tartines en écoutant la radio, la voix suave de Catherine Boulet Boullay dans sa revue de presse m’annonçait que je trouverais aujourd’hui dans Le Parisien un article sur les choix vestimentaires des animateurs Télé. Leurs choix vestimentaires ne sont pas simples, tout est lié à l’image qu’ils doivent ou ne doivent surtout pas renvoyer. Je ne précise pas plus, si ça t’intéresse et que t’as que ça à foutre, tu peux lire le bouzin ici. Et sinon tu peux rester dans mes parages, parce que tu me vois venir grosse comme une camionne, je me suis dit :

« ET LES PROFS, ALORS, ON POURRAIT PAS EN PARLER DE LEUR TENUE VESTIMENTAIRE UN PEU DANS LE JOURNAL ? ÇA C’EST UN VRAI PROBLÈME DE SOCIÉTÉ, MERDE. ».

Parce que tu sais bien que nous, les profs, on aime que se plaindre, alors tu vois, je vais mettre encore 10 balles à la machine. D’avance, je présente mes excuses aux profs mecs, peu concernés par le contenu, parce qu’ils ne sont tenus que par un dilemme, toujours le même et que personne n’a encore résolu : t-shirt ou chemise ? (megalolilol)

Tous les jours, depuis maintenant 11 ans, je me demande comment je vais me saper. Paie ton calvaire. Voici donc quelques conseils avisés, à toi qui débutes, ou qui changes de classe d’âge, ou encore à toi, qui souhaites, une fois de plus te foutre de notre gueule en te rappelant les bons souvenirs de Mme Guillet, ta prof d’Histoire du collège, toujours habillée en violet de la tête aux pieds et qui sentait le patchouli, et l’oignon de sous les bras.

1) L’enseignante en maternelle 

Pour travailler en maternelle, « confort » est le maître mot : tu passes ta vie assise sur des chaises de nains et des bancs minuscules : exit donc le taille basse qui dégage ton string ficelle et ton bourrelet ventral, voire dorsal par la même occasion. Ou alors, si comme moi à l’époque, tu viens juste d’accoucher, tu peux tenter n’importe quel futal, mais avec tunique longue O-BLI-GA-TOIRE. Petites bottines ou ballerines (OUI, SI TU VEUX, DES CAMPERS), ou basket type Converse si tu n’as pas le pied plat, contrairement à moi encore (je pense qu’à la fin du billet, je pourrai te donner comme consigne : « Dessine Léonie d’après l’autoportrait physique qu’elle propose dans ce texte », ça pourrait être flatteur.)

Ton accessoire fétiche : le paquet de mouchoirs, essentiel en cas de pénurie de boîtes (au mois de Novembre, donc) (oui, parent, tu en donnes beaucoup des boîtes à morve, mais eux en produisent des litres, le stock est donc vite écoulé).
Ta coiffure : les cheveux attachés, tout le temps, parce que d’une, tu te baisses sans arrêt et que tu risques de bouffer tes veuchs, et que de deux, tu vas pécho des poux.
Ton parfum : l’huile essentielle de lavandin (pour la même raison que ci-dessus).

2) L’enseignante en primaire, version CP

Pour le CP, les règles sont les mêmes que pour les mater (ouais, on dit MATER dans le boulot, prononce MATÈRE).
Non, tu n’es pas obligée de ressembler à un étudiant en école d’Arts avec des collants de couleurs, des jupes à fleurs, des bottes Kickers et des trucs chelous dans les cheveux. Tu peux tenter le jean, le pull loose, voire la chemise, la veste sympa, les bottines. Exit toujours le taille basse, on se baisse encore pas mal sur les petits bureaux.

Ton accessoire fétiche : la boîte à dents qui tombent, pour éviter les pertes catastrophiques et les arnaques à la souris.
Coiffure et parfum : idem que pour la mater, pour les mêmes raisons (les poux ADORENT les CP, va savoir pourquoi, y’a peut-être un rapport avec les dents de lait qui tombent).

3) L’enseignante en primaire, version CE1-CE2

Alors toi, tout dépendra du profil de ta classe : ou tes élèves seront de bons lourdingues bien bébés, auquel cas retourne au point 2, ou bien ils sont en pénultièmadolescence et tu te diriges direct vers le point suivant.

4) L’enseignante en primaire, version CM1-CM2

Alors là, attention, c’est du sérieux. Au sujet du sérieux, d’ailleurs, les instits de cycle 3 ont la réputation d’’être les plus rabat-joie de la bande (du primaire, je précise, parce que plus ça avance et plus la rabat-joierie s’accentue).
Bref, ta tenue vestimentaire devient à partir de maintenant ta carte d’identité aux yeux des élèves. Oui, parce qu’avant ça, quoi que tu fasses où que je sois, tu étais trop belle, maîtresse. Maintenant, il va falloir faire un effort pour conserver ton statut de « belle maîtresse » (oui, on se branle de la pédago, là, arrête de râler, on cause mode). Soit tu choisis d’être une maîtresse trop cool, t’as vu, soit tu décides qu’ils te considèrent comme ta grand-mère. Tu peux également influer sur leur bon goût, et leur transmettre l’envie de se saper correctement. Bon, j’avoue que la limite très vite atteinte quand tu es une prof trop tendance, c’est le risque que tes élèves te demandent : « Wah, Maîtresse, vous avez acheté où vos nouvelles baskets, elles claquent ! ». Pas très professionnel.
Revenons à nos tenues. En cycle 3, deux choix (la tenue grand-mère n’est pas un choix possible) :

  • Soit ta classe est chaude comme la braise, et contient quelques cas qu’il est parfois nécessaire de courser jusque dans la rue*, voire de ceinturer au sol* pour stopper une bagarre : tu devras te munir de baskets.
  • Soit ta classe est plutôt calme, et tu peux te permettre ce que tu veux : jean, pantalon, jupe (et collants opaques, ce qui règle le problème de la longueur de la jupe qui ne fera plus ni tepu ni mémé ), bottes, bottines, baskets, etc. Non, tu n’es pas obligée de porter du Desigual. Non, même pas « juste le sac ».

Toujours pas de taille basse, hein, on sait jamais, si tu dois ceinturer. Évite aussi les décolletés, car si jusque là ils pouvaient juste te dire « On voit tes nénés, maîtresse », là ils risquent de ne pas s’en remettre de suite et de passer quelques nuits agitées. Car oui, les hormones sont déjà bel et bien présentes. D’ailleurs, tu ne te permettras plus de ne pas t’épiler pour les accompagner à la piscine, ou tu feras comme moi : tu préfèreras une tenue confortable au maillot de bain, avec un rechange au cas où tu sautes pour en sauver un.

Ton accessoire fétiche
: ton téléphone, pour la menace hebdomadaire : « TU VEUX QUE J’APPELLE « MAMAN « POUR LUI DIRE QUE TU METS DES PUNAISES DANS LE PAIN ?* »
Ta coiffure : toujours les cheveux attachés, la même histoire.
Ton parfum : tu peux commencer à sentir toi-même, les élèves se frottent moins.

5) L’enseignante au collège

Là, fais bien gaffe, tu vas forger ta réputation pour TOUTE ta carrière. Mais une chose est sûre, il te faut imposer le respect. La tenue est selon moi un bon moyen de prouver qu’on en a, avant même d’ouvrir la bouche. Depuis que je travaille au collège, j’ai découvert les talons. Je ne ceinture plus (pour le moment), je ne cours pas après les élèves, je ne surveille pas de récréation. Je peux donc m’habiller comme je le souhaite, et mettre des talons. Il va de soi qu’après des années de chaussures plates, je ne mets pas n’importe quels talons, hein, il me faut faire une analyse comparative rapport confort-qualité-prix-esthétique-confort. Autant dire que le choix est restreint.
Tu peux porter des jupes, des tailleurs, des jeans. Mais attention aux jeans troués, qui peuvent être LA bête noire de ton Principal, pire que l’absentéisme. Le mien, par exemple, renvoie systématiquement les élèves chez eux lorsqu’ils portent un jean troué.
En parlant de trou, tu seras prévoyante : tu mettras une paire de collants neufs de rechange dans ton casier ; en cas de filage, ils te sauveront. Crois-moi, j’en ai fait les frais, et j’ai fini la journée grimée en punk des années 90. Parce que là, on n’est plus « entre nous ». On est dans la jungle de la réputation.

Ton accessoire fétiche : un carnet de correspondance; entre ceux que tu prends aux élèves, ceux qu’on te rend, ceux que tu oublies de rendre, tu en as toujours un à la main. À porter sous le bras, c’est LE geste fashion.
Ta coiffure : peu importe, mais impeccable et travaillée.
Ton parfum : un parfum bien fort, bien capiteux. Le parfum qu’on pourrait nommer « Castration ».

Voici donc quelques conseils qui ne mangent pas de pain. Je m’arrête au collège, car je n’ai pas encore étudié l’espèce des profs de lycée.

Je soumettrai une grille de tenue vestimentaire aux inspecteurs qui serviront d’évaluation lors des inspections, alors faisez gaffe.

Allez.

* Véridique

Le radeau – Introduction

En arrivant, je pensais trouver des élèves limités, neuneus comme ils disent, bêtes parfois, stupides d’autres fois. Certains d’ailleurs sont très limités en compréhension, c’est vrai, et c’est ce qui les empêche de progresser normalement. Ils sont là pour que malgré cela, je puisse les aider à apprendre et se construire.

Ce n’est pas le cas de tous. D’autres ont des troubles de la mémoire, une carte mère qui n’imprime pas. D’autres ont des troubles du langage écrit (que tout le monde connaît sous le nom de dyslexie), associés avec des troubles de la mémoire et des difficultés de compréhension.

Joli package.

Et puis il y a les autres. Ceux que je ne pensais pas trouver là, et qui sont une rencontre explosive pour moi. Explosion nerveuse, explosion de sentiments, explosion de colère parfois, explosion d’amour. Ce sont ceux qu’on appelle les « empêchés de penser », ceux que la situation familiale ou environnementale a laissés sur le carreau, parce qu’ils n’avaient pas les ressources pour lutter. Ceux qui ont la « pensée figée ». Frozen. Ceux pour qui apprendre, c’est se mettre en danger, et qui ne travaillent plus, ne progressent plus, n’apprennent plus. À tel point qu’on a pu les trouver déficients pour des tests. Et qu’ils sont aujourd’hui ici.

Les voici tous sur mon radeau.
Les déficients, les multi-dys, les figés.

Une partie des éclopés de l’école, en somme.

Sur mon radeau, on rame ensemble.
On rame en Français. On rame en Maths. Surtout moi, en vrai.
On rame en Histoire. On rame en Géo. On rame en Sciences Physiques. Surtout moi encore.

Et puis on parle, beaucoup. Eux parlent surtout, et moi j’écoute. L’injustice, la souffrance, la stigmatisation.
« Ils disent qu’on est handicapés. Quand je viens ici, je me cache. »
« Je sais pas pourquoi je suis là. »
« Un jour, ma mère m’a dit que j’allais changer d’école. C’était en primaire. Et puis, un taxi est arrivé. Je suis monté dedans, et il m’ a emmené dans ma nouvelle école. Et là, je suis entré dans une classe où on n’était que 12. C’était une CLIS, et je comprenais pas pourquoi j’étais là avec ces élèves bizarres. »
« Le prof de techno, il m’a fânée, de toute façons, j’irai plus dans son cours de merde. J’y comprends rien. »
« J’ai rien compris à la leçon de physique et j’ai un contrôle demain. On peut la travailler ? »

J’écoute, je cajole, je recadre surtout. « L’étayage », dit-on en pédago.

Je sors ma boîte à outils, je bidouille, je répare, j’ajoute une rustine, je les regonfle un peu, je leur serre un peu la vis. Ils repartent un peu moins abîmés, au mieux. Jamais remis à neuf.

Je leur fabrique des outils, des aides, des béquilles qui leur permettent d’être moins bancals, au moins pour un instant. Le temps d’une lecture, d’une leçon, d’un exercice.

Je n’ai pas beaucoup le temps d’écrire, de partager ça avec vous, parce que je suis tellement avec eux. J’ai eu besoin de recul pour vous les raconter.

Et ouvrir une nouvelle rubrique que j’appellerai « Le radeau ».

À très vite, alors.

Allez, salut.