Chronique de l’école d’aujourd’hui : le courage

J’ai failli participer à la deuxième édition du concours « 48 heures pour écrire », dont le thème était « Le courage ». Si je l’avais fait, voilà ce que j’aurais écrit. Ce texte est pour Nader.

Victor

Depuis le jour de la rentrée, cet enfant l’interpellait. Il avait tout de l’enfant en échec scolaire et elle avait décidé qu’avec un peu de rigueur il rentrerait dans le moule et se mettrait au travail comme les autres.

Alors, elle le reprenait souvent sur la tenue de son cahier qui était « un vrai torchon », sa façon de tenir son stylo, ou encore sur les devoirs qu’il ne faisait pas (« Quelle excuse vas-tu encore me pondre , cher Victor? »).

Lui semblait surpris : si son cahier était sale, c’est parce qu’il avait aidé sa mère à cuisiner pendant qu’il essayait de faire ses devoirs, si ses devoirs n’étaient pas faits c’est parce qu’il avait du aller voir un oncle hier soir, et oui, il tiendrait son stylo correctement dorénavant.

Il sentait mauvais ; elle lui faisait remarquer et il répondait que si, il se lavait.

Les mots qu’elle écrivait à l’intention de la mère restaient sans réponse, sans signature; il lui expliquait qu’elle n’avait pas pu s’en occuper, qu’elle se sentait mal hier soir.

Ce matin? Non elle n’aurait pas pu signer non plus, elle dormait quand il était parti pour l’école.

Alors, elle avait tenté de rencontrer la mère. Visiblement, celle-ci élevait seule son fils, n’avait d’ailleurs qu’un enfant et ne travaillait pas.
Cependant, elle ne répondait pas au téléphone, semblait même avoir changé d’opérateur téléphonique sans juger bon d’en avertir l’école, et ne répondait jamais aux écrits. Son fils avait fini par lâcher du bout des dents que «Toute façon, elle sait pas lire . »

C’est aussi à cette époque là que Victor commença à se plaindre de maux de ventre. Il se sentait mal et demandait à sortir. Deux ou trois fois par jour, son malaise reprenait. L’enfant qui l’accompagnait dehors était formel : uns fois dans le couloir, Victor se sentait mieux. La conclusion fut donc sans appel : il mentait.

En classe, il ne travaillait plus. Il lui fallait une demi-heure pour sortir ses affaires et ouvrir son cahier.

Elle avait l’impression qu’elle n’en tirait plus rien et commençait à désespérer de rencontrer la mère. Elle misait tout sur cette rencontre.

Rencontre qui ne fût pas celle escomptée.

Elle la vit arriver dans sa classe, titubante, en plein après-midi, alors que la classe s’apprêtait à entamer une leçon d’Histoire.

« Parait que vous voulez me voir? C’est Victor qui m’a dit.
– Oui…heu…disons que ce n’est pas trop le moment…
– Faut savoir, hein, éructa la mère. Vous voulez me voir, j’suis là maintenant.

Elle s’approcha de la mère et se rendit compte qu’elle empestait l’alcool. La gêne s’installa. Elle demanda aux enfants de l’attendre un instant, pendant qu’elle s’entretenait cinq minutes avec la maman.

Entretien stérile évidemment, la mère étant incapable de rester concentrée sur le même propos plus d’une minute, et l’enseignante ne l’écoutant que d’une oreille, l’autre étant destinée à sa classe qui s’agitait derrière la porte.

Cet après-midi là, Victor finit la journée allongé à l’infirmerie, plié en deux par de terribles maux de ventre.

Et puis, un matin,  Victor fut absent. Il était 9h15 lorsque la directrice de l’école fit irruption dans la classe en brandissant le combiné téléphonique dans sa direction : « C’est pour toi , c’est Victor. »

Surprise , elle prit le combiné. Surprise qu’il l’appelle, il ne devait donc pas être malade. Surprise aussi de l’anormalité de la situation : ce sont les parents qui appellent en cas d’absence d’un enfant, et non l’inverse.

« Bonjour Maîtresse , c’est Victor.
– Bonjour Victor, que se passe-t-il? Pourquoi n’es-tu pas en classe?
– J’attends les pompiers, Maîtresse. Je les ai appelés parce que ma mère, elle était tombée par terre. Un peu comme dans les pommes quoi. Alors, j’attends avec elle pour pas qu’elle soit toute seule. »

Elle imagina ce garçon de huit ans, seul à côté de sa mère. Inquiet à l’idée que sa maman puisse s’étouffer. Inquiet à l’idée que sa maîtresse puisse le punir pour son absence.

La réalité, le quotidien de cet enfant, lui arrivèrent alors en pleine figure, avec toute la violence que le drame de sa vie comportait. Elle s’arma de courage, prit son sac et sortit le rejoindre.

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