Predator

Une à deux fois par semaine, je fais du sport. A cause du gras et des nerfs, pas parce que j’aime particulièrement ça.
Je me rends à la piscine pour pratiquer l’aquagym et ses variantes. La piscine que je fréquente est un centre aquatique avec différents bassins et un espace bien-être.
Après mon cours de vendredi, j’ai donc rejoint l’espace bien-être pour finir de cracher tout le stress restant dans mes veines malgré la séance de gym. Deux personnes, un homme et une femme bavardaient dans le jaccuzzi. Visiblement, ils ne se connaissaient pas et ils s’apprêtaient à partager une discussion des plus philosophiques.

Pour résumer, il lui racontait qu’il aimait se rendre en Espagne pour les vacances. Je suis arrivée à ce moment-là, et alors que je m’apprêtais à les rejoindre (sans pour autant souhaiter partager leur instant philo), son regard insistant m’a découragée. J’ai pris la direction du sauna. Je déteste le sauna, j’y ai trop chaud, mais j’aime l’odeur du bois brut sous l’effet de la chaleur. Et aussi mettre de l’eau sur les pierres pour fabriquer un nuage de vapeur.

Alors que je m’installais inconfortablement sur les banquettes du sauna, j’entendais parfaitement ce qu’ils racontaient.

Elle répondait que non, elle ne partait pas en Espagne. Lui continuait à faire l’éloge de ce merveilleux pays, où les gens sourient, sont ouverts, pas comme en France. Et parmi les gens, les femmes. En Espagne, il peut se permettre de sourire à une belle femme, elle lui répondra. Alors qu’en France ces grognasses mal baisées les femmes sont fermées. Il ne sait pas pourquoi les femmes françaises sont comme ça. Il est jeune, il donne l’impression qu’il veut apprendre.

Alors, elle lui répond : elle est journaliste, et elle a récemment lu un article sur le sujet. Elle lui explique que les femmes sont sur la défensive parce qu’il faut voir ce qu’elles se prennent dans la rue. Sans parler de la gêne à être en jupe, et de la porte qui s’ouvre sur toutes les fenêtres si elles répondent au sourire.
Lui acquiesce; il semble d’accord, il parle d’éducation et fait la différence entre lui qui aime regarder et sourire à une belle femme dans la rue, et le crevard de base qui te demande cash ton 06. Il dit que c’est un manque de respect.

J’ai dû me tromper à cause de son regard lourd et insistant. Finalement, il ne parait pas si con.

Je sors du sauna et me dirige vers la douche. À nouveau son regard, aussi lourd d’un sac de ciment sur le sommet de mon crâne.
Je traîne longuement sous la douche, et produis ainsi l’effet escompté : il me précède et se rend au vestiaire.
Je laisse passer un certain temps, et je prends également cette direction. Je me change et fais toutes mes petites affaires, je prends le temps en pensant qu’habituellement, les hommes se changent vite, et que plus je traîne, plus j’ai de chances pour qu’il soit sorti.

Quelle merveilleuse surprise lorsque je constate en rejoignant la zone des sèche-cheveux, de le voir, là, tranquille, tout prêt mais faisant mine de se coiffer.

Les crevards, j’en ai connu plein. Pendant des années, alors que j’étais ado, je prenais le bus tous les jours entre le coeur d’un quartier de ZUP et le centre ville de Lyon. Je sais que leurs yeux sont des hameçons, et que les tiens sont des poissons. Ne jamais leur permettre d’hameçonner, sinon c’est mort.
C’est pourtant ce qu’il tente de faire dans le miroir. Il me regarde fixement, pour me forcer à le regarder, et la micro fraction de seconde qui me voit glisser mon regard vers le sien me rend vulnérable. Il entame un sourire que je n’ai pas le temps de voir finir tellement je baisse vite les yeux.

Mais lui croit que c’est fait. Qu’il a pêché mon regard. Et qu’il va pouvoir pécho.

Je sors de la piscine, inquiète. Il est là. Il attend dans sa voiture. Je l’ignore. je me demande s’il va sortir de sa voiture ou s’il va démarrer. Je me suis peut-être fait des idées, avec ma capacités à pondre des nanars de série B à la pelle.
Il démarre, mais il attend. Il me regarde. Je me dirige droit sur ma voiture en suivant des gens, un homme et son fils. Viens on dirait qu’on est de la même famille.

Je grimpe, je ferme, je verrouille. Il part, passe doucement derrière ma voiture, puis tourne et repasse très lentement devant moi. Je mets mes lunettes de soleil, pour mieux le surveiller sans qu’il le voit. Il tourne la tête, et me fait un petit signe de la main. Un frisson me parcourt le dos. Il n’a pas le look du prédateur pourtant. Du crevard de boîte, oui, mais du prédateur qui te guette et te poursuit, non.

Et pourtant.

Je le laisse partir, soulagée. Je passe le portail, encore secouée mais tranquillisée.

Il est là, il est garé sur le côté. Et comme dans un méchant film, il attend que je passe devant lui, laisse une distance minimale entre nous. Et redémarre.

Nous y sommes. Un cauchemar, en vrai. Celui lors duquel tu te demandes s’il va prendre ta direction au feu. Celui lors duquel tu fais mine d’être détendue alors qu’en vrai tu flippes ta race. Celui lors duquel tu le surveilles dans ton rétro, sans bouger la tête, pour faire croire qu’en réalité tu regardes devant toi.

Il prend la même direction que moi. Clairement, il me suit.

C’est bizarre comme dans ce type de situation mon cerveau se met à délirer. Parce que concrètement, que peut-il m’arriver ? Je suis dans ma voiture, sur l’autoroute, et à moins qu’il ne me suive jusque chez moi et me saute dessus quand je descends de ma voiture (auquel cas soit je resterais dans la voiture jusqu’à dessèchement ultime, ou j’appellerais la police qui vendrait avec force de gyrophares, ou encore mon mec qui lui casserait les dents de devant en le tenant à pleins poignées par les cheveux), il ne peut pas m’attrapper ou me toucher physiquement en voiture.

Au lieu de ça, tu flippes, tu te demandes si sa voiture ne va pas se transformer en Monster Truck et avaler ta petite citadine en un seul coup de mâchoire. Ou se transformer en monstroplante. Au choix.

J’ai donc flippé sur 10 km, et puis il m’a doublée. Autant te dire que j’ai bien ralenti, je l’ai laissé partir loin, et j’ai fini par emprunter ce que les gosses et moi on appelle « les chemins secrets » (en vrai, un itinéraire bis).

Mais tout le long, alors même que je l’avais semé j’ai continué à regarder dans mon rétro. J’avais peur, j’étais inquiète. Et si, comme dans les films, il resurgissait de nulle part ? Et si c’était lui, là devant, au feu ? Et s’il m’attendait en bas de chez moi ?

Je suis enfin rentrée, chez moi, auprès de mon mec.

Ou comment en l’espace d’une heure tu passes d’un état de femme libre, sportive et émancipée à une bête traquée rassurée de retrouver son mâle et son terrier.

Publicités

7 réflexions sur “Predator

  1. Pfffffff je me dis souvent quand je lis ce genre d’article que la nana abuse un peu et que perso j’ai quasi jamais été dans ce genre de situation, retournement complet, j’ai tout reconnu là, oui on est con de flipper, ou pas, ce qu’il peut faire ? Te suivre pour voir où tu vis et peut être qu’une autre fois y’aura moyen ?
    Souvent je me suis dit que les mecs voyaient dans mon stress une grosse invitation (viens j’ai trop envie d’une baise de ouf !!) sinon pourquoi auraient-ils été aussi relou, surtout que je suis du genre grognasse pas cool, je suis en mode combat chaque fois que je sors seule, bizarre pour une nana qui n’a pas peur non ?
    Bisous et à bat les gros lourds (sérieux ça marche ce genre de plan ? Des fois ? Hein ?) et merci axelle pour le partage j’ai bien aimé te lire

    J'aime

    • Là, je pense franchement qu’on est au-delà de la drague relou, on est passé au stade du tordu qui se cherche. Un prédateur. Et n’oublions jamais : une invitation est une invitation, un stress ou un regard N’EST PAS une invitation. Même un sourire n’est pas une invitation. C’est ça qui craint.

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s