La tête à Régine

Pour une fois dans ma vie, on m’avait dit « Tu as de beaux cheveux, laisse-les longs ça te va bien. » Malheureusement , j’avais déjà amorcé le processus psychologique  du « Un an et demi sans coiffeur, je dois y aller pour ravaler tout ça » qui, une fois ancré, ne pourrait jamais plus sortir de ma tête.  Ma voisine m’avait conseillé un très bon coiffeur, cher mais tu t’y retrouves, regarde, au moins ils savent vraiment faire une coupe. Et c’est vrai que sa coupe était chouette à ma voisine, et que ça lui allait bien. Alors, je me suis lancée.

Me voilà partie, légèrement maquillée parce qu’ayant de gros antécédents coiffeur, il y a des erreurs que je ne souhaite plus commettre, parmi lesquelles le fameux « face to face avec ta gueule blafarde pendant 3 heures, à égrener tes rides naissantes et tes petites rougeurs une par une, sans parler des quelques chkoumabcs qui te décorent la tronche ». Assez sûre de moi quand même : on raccourcit un tout petit peu mais on structure, et on fait quelques mèches pour faire ressortir mon blond naturel. Garde bien ce concept en tête pour la suite, c’est TRÈS important, la vérité.

Je pénètre dans l’antre de la bourgeoise lyonnaise, et contrairement aux habituelles et bruyantes fourmilières que constituent les salons de coiffure en général, me voici projetée dans un monde feutré de beauté et de délicatesse . Un peu comme dans la pub Ferrero Rocher, tout blanc et tout doré, tu vois. Je suis prise en main dès mon arrivée, et on me présente MA coiffeuse.

« Bah, j’ai décidé d’y mettre le prix, alors, faut ce qu’il faut, hein. Imagine le pire des prix qui puisse t’arriver…Je sais pas, genre 150 euros. Nan mais quand même, ça n’ira pas jusque là. Détends-toi, laisse-toi guider, jette les dés, aléa jecta et compagnie. », songeai-je alors.

Tu parles, mektoub, oui.

Je raconte donc mes problèmes capillaires à MA coiffeuse, qui détache mes cheveux du bout des doigts, avec une once de dégoût, un peu comme si elle touchait de petits filaments de merde, et me dit, de sa douce voix qui sort de ce petit corps fin et fragile et bien habillé et trop bien coiffé avec une frange qui tue et que je n’aurais jamais pour cause de queues de rats frontales :

« Ah, mais là, c’est trop long, ça n’est pas possible, il n’y a plus rien là. Il faut couper d’au moins ça (et elle coupera évidemment plus, comme elles le font à chaque fois). Allez, on va faire un léger shampoing. »

« Léger shampoing ». Papam, papam, j’ai le portefeuille qui palpite. Je viens donc de passer la frontière et de pénétrer de l’autre côté, ce côté où des expressions telles que « Léger shampoing » règnent en maîtresses.

J’aurais dû partir de suite, en courant, avec mes cheveux sales détachés. Au lieu de quoi je me suis laissée légèrement shampouiner.

Arrive ensuite la coupe, et là je découvre que dans le salon Ferrero Rocher, on te coupe les chrals debout. En partie, du moins. Bref, elle coupe plus que promis, et me glisse d’un air complice : « Moi, j’aurais même coupé plus, non ? »

« Non. »

En quelques instants, je viens de perdre le compliment de l’année en même temps que 15 bons putains de centimètres. Elle fignole, elle sèche et m’accompagne au fond du salon pour rencontrer la « technicienne ». Celle-ci me regarde, et me demande : « Alors, on éclaircit un peu, c’est ça ? », parce que dans les salons Ferrero Rocher, on communique entre MA coiffeuse et LA technicienne, on souffle discrètement dans les couloirs les désirs des clientes. Elle est donc déjà au courant de mes projets capillaires avant même qu’ils n’aient eu le temps de sortir de ma bouche.

Et là, je ne sais pas ce qui me prend, une sorte de bouffée délirante peut-être, mais je tourne la tête et tombe nez à nez avec mon fantasme de longue date : avoir les cheveux roux. Enfin, roux blonds, genre vénitien, un peu plus fun que ma couleur blond lavasse qui accompagne mon teint blanc lavasse. Ma voisine de fauteuil, une délicieuse quadra Barbara Gould, arbore un très joli blond roux qu’elle s’apprête à massacrer en je ne sais quelle couleur. Je pointe mon doigt dans sa direction et je décrète : « En fait, je veux ça. Mais encore plus naturel. Comme mon fils, il est blond vénitien, vous savez. » Montée de lait et coeur qui bat.

Elle me regarde et hausse le sourcil, tu sais celui qui te signale « On s’en bat les glinches de ta vie », et se lance dans une tirade comme quoi c’est sûr qu’un ton plus foncé m’irait bien mieux, qu’avec mon teint triste, il me faut quelque chose pour rehausser tout ça, et qu’en effet on pourrait faire quelque chose de plus chaud, et blablabla. Et qu’ensuite on pourrait faire quelques mèches pour éclairer le tout et pour un effet plus naturel.

À ce stade de l’histoire, je précise une chose : « naturel » pour toi et « naturel » pour une coiffeuse n’est pas le même terme.

C’est parti pour une petite transformation. Après m’avoir enduit les cheveux du dernier produit qui, contrairement aux autres ne te nique pas les cheveux (dixit sa gueule), la technicienne décrète qu’il faut laisser poser 20 minutes.

Je me détends, me laisse porter. Une petite tuile aux amandes ? Oui, merci. Une mignardise ? Merci. Je savoure ces nombreuses vaselines, toutes plus délicieuses les unes que les autres. Putain, la note risque vraiment d’être salée.

Une élégante blonde décolorée vient me voir, s’enquiert de la couleur que j’ai choisie et me lance, un brin aguicheuse : « Blond vénitien? Excellent choix ! On se voit un peu plus tard pour le maquillage, il va falloir changer un peu des choses, parce que là… »

Sympa. Mais bon, quand tu as les cheveux en l’air couverts d’une pâte brune bien douteuse, tu n’es pas en position de l’ouvrir.

Je jète un oeil sur ma montre, et je constate qu’on y est presque.

Et deux minutes plus tard, on y est. Les vingt minutes sont bel et bien écoulées.

Et cinq minutes plus tard aussi.

Tu le vois le foirage capillaire? Le énième mother fucking foirage capillaire de ma vie ? Parce qu’en même temps que s’égrènent les secondes, et que je lorgne la technicienne qui termine de mécher une autre de ses fidèles clientes qui raconte qu’elle sera très certainement en même temps que Jean Étienne dans l’avion pour Marrakech demain, me reviennent à l’esprit le coup de la permanente qu’on avait trop laissé poser (en m’accusant ensuite d’avoir les cheveux qui prennent trop vite), ou le fameux auburn de l’adolescence censé disparaître en six shampoings et qui n’était jamais parti, me laissant des mois de repousse durant à l’état de malabar bigoût.

Enfin, on s’occupe de moi, on me rince et on m’enrubanne dans une serviette. On me dirige vers le séchage (deuxième fois), et c’est lorsque la petite stagiaire à qui on a confié cette ingrate étape de ne sécher qu’une partie de mon crâne enlève la serviette que je découvre la triste réalité malheureusement peu surprenante : j’ai les cheveux auburn. Ou rouge orangé. Je m’inquiète, on me dit que non, qu’au séchage ça va éclaircir, que les mèches blondes vont éclairer tout ça, et qu’au fil des shampoings la couleur va s’estomper, c’est une couleur qui part en cinq semaines putain mais vous déconnez on m’a déjà fait le coup des six shampoings et du Malabar bigoût, merde.

Je passe aux mèches, et je regarde mon bourreau, qui se gargarise d’avoir trouvé la couleur qui m’allait le mieux au monde, hein Nadine que c’est magnifique avec son teint ?

Mais, étrangement, elle laissera poser les mèches bien moins longtemps, et les surveillera de près, celles-ci. Nous finirons d’ailleurs par les surnommer « les mèches invisibles », le reste ayant tellement pris qu’il n’y avait plus d’écailles capillaires disponibles pour absorber le balayage.

Elle tartine donc, elle laisse poser vite fait, et puis, on rince, on shampouine normal, et à nouveau, on se dirige vers le séchage. Et tout en m’accompagnant vers mon destin roux, elle me glisse : « Vanessa va vous maquiller ».

PANIQUE.

Me viennent à la bouche :

« J’ai rien demandé, et j’ai une peau à problèmes »

«  C’est de la vente additionnelle ? »

« J ‘ai pas que ça à foutre »

« Vas-y, dégage, sèche moi vite tout ça, que je me casse et que j’aille chialer dans ma voiture tranquille mémère . »

Mais seuls les mots : « Il y en a pour longtemps ? Je suis un peu pressée, vous savez » sortent de ma bouche. Putain de formatage éducatif et de surpolitesse.

Alors là, c’est l’instant de gloire de Vanessa, qui se prend pour je ne sais quelle maquilleuse professionnelle d’une chiure de téléréalité, et qui te conseille, qui te raconte en gros qu’avec la gueule que t’as et tes rougeurs, tu ne PEUX pas te PERMETTRE de ne pas mettre de fond de teint.Quoi ? Une poudre seule ? Non mais c’est pas possible, regardez cette poudre-fond de teint, elle est magique, d’ailleurs elle ne met plus que ça, et blablabla, enroule-moi dans des couches et des couches de mythologie cosmétique.

La voilà donc, Vanessa la maquilleuse (qui visiblement n’est pas plus diplômée que moi mais occupe un emploi fictif pour cause de coucheries patronales), qui va en un éclair se transformer en Vanessa l’artiste peintre, ou encore en Vanessa Damidot. Et par là-même, transformer  ma gueule en toile de maître ou en mur recouvert de tadelakt. Tout en se trémoussant, et en me glissant des petits : « Mais, non, c’est léger, c’est hyper naturel ! ». Rappelle-toi ce que je t’ai dit sur le naturel et les coiffeuses, et ben ça marche pareil pour les maquilleuses.

Et me voilà donc, moi aussi, avec une gueule de panda dégoulinant, mais non c’est même pas noir, c’est prune (mon cul), et c’est si léger qu’on ne peut pas faire moins. « Hein Jacqueline, tu trouves pas que ça lui va super bien, avec ses yeux et sa nouvelle couleur ? Tu te souviens quand elle est arrivée…Franchement, c’est le jour et la nuit! ». Nous y voilà, quand je suis arrivée j’étais donc un cageot sans saveur, ennuyeux et insipide et me voilà enfin ressemblant à quelque chose. # BITCH.

Une furieuse envie de chialer me prend, d’essuyer ma gueule et d’arracher mes cheveux, et de retrouver celle que j’étais deux heures auparavant. Et alors qu’elles ne cessent de complimenter leur travail, la maquilleuse me sort : « Je suis sûre que dans votre quotidien, vous pouvez vous permettre de vous maquiller un peu plus, comme maintenant ». Hum.

MAIS TU SAIS QUEL EST MON JOB, HEIN ?

Me voyant au bord du gouffre, elle daigne en enlever un peu avec un mouchoir; selon ses dires, elle me fait une faveur. Sainte Vanessa.

L’instant de vérité approche : le séchage final. J’espère encore que ma couleur va éclaircir en séchant, que c’est une illusion d’optique et que tout ça n’est qu’un malentendu. Et non, j’ai bien cette tête :

cheveux

T’as vraiment cru que t’allais voir ma gueule ? Hé hé.

Ici s’achève mon histoire, et j’imagine que tu es taraudé-e par le coût de mon ravalement. Sache que ce petit divertissement m’a coûté la modique somme de 207 boules.

Non, tu ne rêves pas. Oui, le maquillage vilain était gratuit. Oui, les mèches invisibles ont coûté le même prix que la couleur . Oui, elles sont toujours invisibles. Non, les gâteaux-vaseline n’ont pas suffi, ça m’a fait bien mal.

La question primordiale est de savoir si le fait que la couleur s’estompe est une bonne ou une mauvaise nouvelle.

Thèse : c’est une bonne nouvelle car c’est trop foncé, on devrait alors s’approcher de la couleur visée.

Antithèse : ben putain, à 207 balles je devrais la garder ad vitam eternam.

Synthèse : la prochaine fois, j’irai chez Moreno putain.

Allez, salut.

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23 réflexions sur “La tête à Régine

  1. Uh uh uh! ^^ Je me suis marré comme une baleine en te lisant, ma chérie a vécu une aventure similaire il y a un an ou deux (facture façon poignée de gravillon dans le rectum itou). Ceci étant, quitte à me faire l’avocat du diable, ça semble t’aller pas trop mal… bon, on est loin, très loin, trèèèèèès très loin du blond vénitien, mais c’est chouette quand même hein… Pour ma part, j’ai le même coiffeur depuis plus de 25 ans (oui, j’étais un gamin à l’époque) : comme ça, je ne suis pas déçu (les rares fois où je lui ai fait des infidélités, j’ai fini par stranguler le coiffeur/la coiffeuse et le mettre à sécher dans mon grenier).

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    • Moi, je pourrais t’écrire 25 ans de déceptions capillaires, j’ai commencé très tôt à base de « je voudrais un carré, Madame », pour ressortir avec les cheveux courts parce que mon père avait glissé à la coiffeuse qu’il fallait éradiquer des poux.

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      • Erf!
        Bon, je te dirais que perso, j’ai le cheveu plutôt rebelle (le genre touffu avec une kalach’ qui se prend pour Cheuv Guevara et veut faire la revolucionne!), ce qui m’a parfois valu le surnom de « Doc’ Brown »… alors bon… Mais bon, je suis un mec, alors je crois qu’en fait tout le monde s’en cogne avec la toute dernière énergie… -_-‘

        Aimé par 1 personne

  2. Merveilleuses aventures capillaires !!!! Je me suis bien marrée (plus que toi, vraisemblablement), moi je suis une maboule des changements de tête, chevalier-sans-peur de la couleur criarde et du cheveu de 3 cm. Ce que mon homme déteste. Ce qui est encore plus drôle, donc.
    Sur ce, ta demi-tête est très chouette, et j’aime beaucoup ta couleur ! Et comme dirait l’autre, t’inquiète ça va s’estomper ! Bises

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  3. Alors j’ai ri comme une abrutie et perdu au moins 4 cm de mâchoire à la lecture du prix mais cela dit j’adore cette couleur et c’est pas pour dire mais je suis d’accord avec le Julianne Moore et même le Dana Scully parce que je l’aime (Dana c’est Dana que j’aime)

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  4. Bon je te rassure, tu n’as pas du tout la tête de ma mère (qui donc s’appelle Régine) et tant mieux pour toi. Le peu que tu nous laisses voir me semble plutôt joli et j’espère donc que cela ne va pas s’estomper trop rapidement et que tu n’auras pas à remettre 207 € [deux cent sept bordeyyyl !!!] dans 3 semaines…

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  5. Étant lyonnaise je suis plus qu intéressée par le nom du salon de coiffure histoire de n y mettre jamais les pieds …j en ai écumé un paquet de coiffeurs même si depuis que je suis pauvre (enfin freelance ) je suis passée à la coloration maison il fait bien les couper de temps en temps (et la dernière fois elle a beaucoup beaucoup coupé ! ) …le Roux me fait rêver j ai la peau pâle et des tâches de rousseur j ai donc un peu une peau de rousse mais j ai trop la trouille de me retrouver avec la couleur de Véronique Genest. ..bref c est tellement vrai et j ai ri (par solidarité ))

    chocoladdict (je ne peux pas m identifier avec mon pseudo et mon nom de blog pour une sombre histoire avec wordpress jamais comprise)

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  6. Je découvre ce blog par cet article, et comment dire ….. p**ain mais c’est trop ma life ça !!!! Je déteste aller chez le coiffeur, je ressors toujours avec une tête épouvantable que c’est pas possible qu’elle l’ai pas fait exprès la meuf … Du coup je limite les dégâts capillaires (et budgétaires) en ne faisant plus de couleur (et en assumant mes cheveux blancs, difficile héritage paternel), ça va un chouilla mieux … mais quand même, quel trauma !!!
    Bravo pour votre plume, le récit est excellent 😀

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  7. Ecoute, moi je ne te connais pas, je ne t’ai jamais vue avant, et ce que j’entrevois est pas mal du tout. MAIS c’est NORMAL de ne pas se reconnaître quand on change de tête, particulièrement de couleur (et je suis bien placée pour le savoir, étant actuellement en rehab après 15 ans d’errances capillaires colorées des plus diverses complètement assumées).
    Après, ça n’excuse pas le foutage de gueule général ni le prix.

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