A bon entendeur…

Ni les lundis cup of tea, ni les thermos entiers de tisane sur mon canapé, ni les cours de yoga pris cette années n’auront eu raison de mon désarroi professionnel.
Des années que je cherche le lieu, ma maison professionnelle. Que j’essaie des écoles, des villes, des institutions.
Des années de chouettes rencontres, avec des gosses, des parents, des collègues devenus des amis.
Des années de questionnements, d’échecs scolaires essuyés, et quelques réussites aussi.
Mais de moins en moins.

Trois ans d’école extraordinaire. Et il faut dire que dans l’école extraordinaire, les élèves sont tellement extraordinaires qu’ils ne sont plus à portée de main de nous autres, enseignants. Plus clairement : les élèves dont j’ai eu la charge ces trois dernières années sont en errance dans notre système scolaire, qui, sous couvert de vouloir les inclure à l’école comme « les autres » les pulvérise intérieurement. Il est vrai que selon le point de vue, l’école inclusive fonctionne : les élèves porteurs de handicaps cognitifs scolarisés en REP+ (=mes élèves) échouent au moins aussi bien que leurs camarades, voire même mieux. A la différence près qu’ils sont montrés du doigt car différents. Beaucoup ne savent pas lire, ont d’importantes difficultés de compréhension, très peu d’autonomie, et un manque de confiance en eux intersidéral, agrémenté de quelques tocs et de bons gros troubles du comportement.

La difficulté majeure à ce stade de ma carrière, c’est que je n’ai pas la capacité à me dire que c’est comme ça, qu’on ne peut pas changer les choses, que je n’y suis pour rien. J’y suis pour quelque chose puisque l’institution scolaire, forcément, j’en fais partie.
Je suis prof. Enseignante spécialisée, fonctionnaire d’état. Membre à part entière d’un système scolaire qui me déplaît, qui brise les fragiles, enfants comme adultes. Et qui par dessus le marché mène depuis quelques années des campagnes de com’ ô combien maladroites quand elles ne sont pas ridicules.
Je suis entrée dans l’Educ’Nat’ en 2005. Ont suivi une année de congé mat’ et une année de stage. Puis Sarkozy. On sait tous que c’est la merde depuis tout ce temps.
On sait tous que même la gniaque de se battre contre les gouvernements successifs, on l’a perdue.

Et même la gniaque pour écrire, tu l’auras remarquée cette année, je l’ai perdue aussi.
Je n’ai plus envie que mon travail soit un combat, je suis fatiguée. J’ai envie d’enseigner, de partager, de voir l’étincelle. Avec les gamins, avec les parents, avec mes collègues. Des fêtes d’école, des beaux souvenirs. Des grands sourires et des éclats de rire derrière la porte de la classe. Des projets en gestation, les moyens de les réaliser. Les voir construire, fabriquer, raconter, montrer. Voilà ce que je veux.

J’ai choisi d’enseigner, et aujourd’hui je n’enseigne plus. Cette année, j’ai soutenu, consolé, protégé énormément, accompagné. Etayé comme on dit chez nous. Tenté d’éduquer. Apaisé les souffrances, en tout cas tenté de le faire. Une maman ? Une éduc’ ? Une infirmière ? Un travailleur social ? Tous ces métiers sont chouettes, mais ce ne sont pas les miens.

Je pourrais faire le mouvement, opter pour travailler dans d’autres milieux, plus « faciles », plus aisés. Je pourrais. Mais j’ai besoin de changement, et de faire concorder ma remise en question professionnelle avec l’entrée au collège de mes filles. Un virage serré en somme.

 

Alors voilà, je pars. Comprends-moi, je ne démissionne pas. Pas encore, j’ai besoin de recul d’abord. Je pars en famille, enseigner à l’étranger. Pas de cause noble, non, rien d’ambitieux. Les causes nobles m’ont tuée, alors si vous permettez, je vais me reposer un peu, psychologiquement du moins.

Demain, je pars pour un autre pays. Au moment où je te parle, deux armoires à glace s’affairent dans mon sous-sol en prononçant des mots incompréhensibles avec des « r » roulés et des « k » partout. Et qui grognent qu’il fait chaud chez nous.

Je vais peut-être fermer la porte de ce blog, car il me semble qu’en quittant l’école ici, ma matière première s’envole. J’en ouvrirai bien un autre sur la psychiatrie. Un truc avec le mot « chrysalide » dedans? Stay tuned les gars. Rappelez-vous, « Chrysalide ». Mais je vous préviens, si vous cherchez la poilade, passez votre chemin. Un autre combat, plus personnel cette fois, car les choses doivent être dites.

Dire qu’on va devoir apprendre le néerlandais, putain.

Allez, salut…

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On m’avait dit que les ovules spermicides étaient un bon contraceptif. Bof.

On m’avait dit que j’avais 5 fois plus de chances de refaire des jumeaux qu’une mère qui les fabriquait un par un. Et puis, tu t’es annoncé, seul. Lire la suite

Juste une minute

Je suis là, avec mes larmes qui ne veulent pas couler, pleine de tristesse et de désespoir.

Je pense à vous, je pense à toi, qui es là-bas, en plein coeur du gouffre de folie qui anime Paris ces jours. Qui doit tellement pleurer. Et affronter des fantômes encore et encore, et encore pire aujourd’hui.

J’ai de la peine, bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ? Mais mes larmes ne viennent pas.

Parce que tous les jours, je vois monter, je vois gronder, sous mon nez cette violence, cette haine, ces gamins laissés sur le bord de la route. Pire, ces gamins mis sur le bord de la route, et puis laissés. Et à qui on reproche d’y être.

Collège miteux, vétuste, des années 70, cubes en carton pâte mal insonorisés, salles de classe toutes petites. Ici, point d’ère numérique, écris et tais-toi, tu écris mal, tu parles mal, tu ne travailles pas, poil dans la main, quel niveau scolaire abominable, tu ne t’adaptes pas à l’école, qu’est-ce que tu viens faire ici, tu es vraiment un touriste.

Banlieue morte, pas de perspective, pas d’objectif à part se casser d’ici, c’est moche et ça pue. Se casser, sous n’importe quel prétexte.

On ne s’occupe pas de nos jeunes. Enfin si, de ceux qui sont bien nés. On ne s’en occupe pas, mais d’autres le font. Disons plutôt qu’ils leur font croire qu’ils s’occupent d’eux, qu’ils sont importants, pour une fois. Et qu’ils le seront encore plus quand ils seront morts, même en miettes.

Je me suis mise à espérer, à me dire : « Pitié, pas une minute de silence. Pitié, pas une énième minute de silence ».

Et hier, la nouvelle est tombée.

Et cet après-midi, ce soir, on se plaindra de ces jeunes à qui on a demandé d’observer une minute de silence, de rester une minute entière à penser à la mort sans ricaner, sans sourciller, de penser au Djihad comme à quelque chose d’abominable alors que pour certains il serait la porte de secours, la vraie, ici c’est pas la vie, c’est la mort, d’être emplis de compassion, et qui par opposition, malaise et pure adolescence, ricaneront, bougeront, provoqueront.

Et donneront du grain à moudre aux autres connards.

Je déteste

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Je déteste cette route, cette autoroute qui nous mène à toi les dimanches.

Je déteste cette barrière qui s’ouvre, la vitre sans tain derrière laquelle quelqu’un nous regarde. Regarde quoi ? Je ne sais pas, si ressemble à des gens qu’on a le droit de laisser entrer.

Je déteste cette allée bordée de platanes, comme on en trouve par chez nous.

Je déteste me garer, descendre de la voiture, appréhender. Dans quel état va-t-on te trouver aujourd’hui ?

Je déteste entrer dans ce vestibule qui pue la clope et l’hôpital.

Je déteste sonner, et puis attendre qu’on nous ouvre. C’est nous, on vient vous libérer quelques heures de cette patiente si pénible. Devenue si pénible. Une personne si belle et si douce, devenue une patiente si pénible.

Je déteste arpenter ce couloir et arriver face à cette porte fermée à clé. Comme les cellules des prisons modernes.

Je déteste te trouver couchée là, alors qu’il est midi et des poussières, toute habillée, toute chiffonnée. À chaque fois tu sembles surprise. Pourtant, cela fait quatre ans maintenant que nos visites ponctuent tes semaines.

Je déteste ce parfum, mélange de pisse et de parfum sur lequel on s’est excité. Pour que tu sentes bon. D’ailleurs, je déteste avoir à ouvrir les fenêtres de la voiture. Ne pas supporter l’odeur.

Je déteste ce « Bon appétit, Madame Z., et profitez bien de votre famille, hein ! ».

Je déteste ce trajet, cette cafétéria.
Je déteste ces frites, elles sont sèches et je n’en peux plus des frites sèches.

Je déteste le regard des gens quand nous entrons tous les trois, toi à mon bras, l’oeil hagard. Je les regarde fort, moi aussi. Baisse les yeux. Vite.

Je déteste ne pas pouvoir aller aux toilettes sans que cela ne t’affole, ou même que tu me suives.

Je déteste que tu manges le dessert d’abord, et que tu mâches ainsi tes mots.

Je déteste que tu finisses mes phrases, que tu aies besoin que je parle tout le temps. Que tu me tires de mes pensées.

Je déteste ce café, il est immonde. En plus, aujourd’hui ils n’avaient plus de petits chocolats pour aller avec.

Je déteste ce retour. La cafétéria t’agite, à chaque fois. Tes phrases sont décousues, on ne comprend plus rien.

Je déteste le banc sur lequel on s’assoit lorsqu’il fait beau, pour que je te fasse les ongles. Tu aimes avoir les ongles faits, tu le répètes tout le temps, les autres vont dire que tu as de si beaux ongles. Quand il pleut, c’est encore pire, il faut les faire dans ta chambre. Et l’odeur et tout ça. Je déteste nos visites quand il pleut.

Je déteste tes murmures, tes chansonnettes et tes tocs. Que tu te lèves de ce banc sans savoir pourquoi, pour te rasseoir aussi vite.

Je déteste nos adieux, le sac de linge sale et « À la semaine prochaine ! ».

Je déteste cette sensation d’être vidée alors que la porte claque et qu’on te laisse derrière nous.

Ce trajet retour, ce sas entre nos visites et la vie, nos vies, qui continuent. Sans toi.

Pourtant, toi, je t’aime. Mais ta maladie, ta putain de maladie, je la déteste.

Je flippe, tu flippes.

Parfois, tu te dis que tu es trop alarmiste, trop maman poule ou papa poule. Que finalement tu ne laisses pas respirer tes gosses, et que comment on faisait nous, avant, bordel, on n’était pas si alarmiste, hein, le rôle des médias et compagnie.

Et puis arrivent ces périodes un peu plus détendues du slobard, où tes enfants grandissent, tu les lâches un peu plus, tu les surveilles un peu moins, ils sont raisonnables quand même.

Comme la fois où je les surveillais du coin de l’oeil et qu’elle s’est étouffée avec son poulet. Qu’il a fallu faire le fameux « Heimlich » qui te revient d’un coup d’un seul, malgré les 10 années qui te séparent de tes cours de secourisme (tu sais, ceux auxquels tu avais assisté en rigolant comme une baleine, jeune et insouciante).

Après, tu les surveilles quand ils mangent. Tu leur intime de mâcher longtemps. Tu te vois même en train de leur faire un cours de bio sur la déglutition. La salive et compagnie. Et puis, sentez, quand on mâche, on sent mieux le goût des aliments, vous trouvez pas ?

Et puis, il y a les dangers que tu connais bien. La noyade par exemple : quand chaque année tu emmènes ta classe à la piscine, et que les maîtres nageurs te rappellent qu’il y a en France plus de noyés que de morts sur la route, tu as bien conscience qu’au bord de l’eau, c’est l’alerte rouge. Quand tu vas à la piscine, tu surveilles, tu te baignes un peu, mais tu surveilles bien ; par exemple, tu fais sortir tout le monde quand tu vas pisser. Les premiers jours. Et puis ensuite, tu te détends un peu aussi, et puis tu surveilles moins. Comme la fois où je me faisais les ongles au bord de la piscine, dos au bassin, évidemment, le soleil éblouissait de face. Tu jouais tranquille au bord, sans être dans l’eau, avec ton petit seau. Putain de cliché. Et puis, d’un coup, ton père, qui me faisait face, a jeté son téléphone, et s’est précipité, en criant, dans l’eau. En une seconde tu sombrais. Déjà. Sans aucun bruit. Pas même u petit plouf d’alerte. Petit corps de 3 ans qui ne se débat même pas. Je t’ai serré comme jamais. A t’étouffer de soulagement parce qu’à nouveau tu respirais.

Après, tu deviens maître nageur. Debout, au bord de l’eau, bras croisés dans le dos. Quand ils sont invités chez des copains, tu demandes toujours s’il y a une piscine.

Ces derniers jours, c’était les vacances. Ils jouent dehors, je surveille du coin de l’oeil, du coin de l’oreille. Et je me détends petit à petit. Je surveille moins. Ils sont grands et raisonnables.

Et puis, il y a l’alerte. Cette fois-ci c’est Berenyss. D’autres fois, c’est un autre enfant, un autre endroit. Un autre foutu taré. 

Qui te rappellent que jamais, jamais ils ne sont à l’abri.

Et toujours, toujours rester en alerte.

La ligne d’arrivée

Voilà, c’est fini. Une année ou presque de formation, d’allers-retours entre la théorie et la pratique. Parfois sans lien apparent, mais que voulez-vous, dans l’EN, on a l’habitude.
Une année de formation, donc. Des rencontres sympathiques, et bien plus parfois. Des coups de gueule aussi. Des fous rires. Des « on se revoit quand ? ». Des gorges qui se serrent parce qu’on sait peut-être, au fond, que la vie va reprendre le dessus, et que peut-être, sortis de la bulle théorique, on ne se reverra plus.
Une année à prendre des notes, sur un clavier, cette fois. Il faut bien vivre avec son temps ma bonne Yvonne. Une année à courir, à jongler boulot-formation-maison-enfants-maladies-gestionquotidienne-vie sociale. Ah non. Pas vie sociale. pas le temps.

Une année pour écrire un mémoire, préparer un examen, préparer une classe que je ne connaissais pas. Et travailler en même temps dans cette classe, que maintenant je connais.
Une année de rencontres nouvelles, avec des grands, et des très grands.
Une année difficile.
Une année pendant laquelle j’ai compté sur toi, beaucoup, souvent. Sans toi, elle aurait été impossible.
Une année où d’autres ont gardé la main sur mon épaule, de loin, parfois, mais quand même. Pour dire « je suis là », c’est dur, mais « je suis là ».
Une année où d’autres encore ont ôté leur main de mon épaule. Pas assez disponible, trop préoccupée peut-être. Pas assez fun.
Une année où les cartes sont redistribuées.

Une année qu’il va falloir finir, car le plus dur est devant moi : examen, fin d’année scolaire (et adolescents), nouveau poste à la rentrée, ou toujours là ?

Je la vois, la ligne d’arrivée, elle est là, elle me tend les bras. Allez, encore quelques kilomètres.

Coeur d’artichaut

Elle est rentrée ce soir avec un coeur gros comme ça et des étoiles plein les yeux. Pleine d’amour et pleine d’illusions. Un tas de dix lettres dans les mains. Un cartable qui pèse trois fois son poids sur les épaules. La légèreté d’un moineau.

« Mes amoureux m’ont donné des mots, t’as vu, y’en a dix. »

Il y a L. ton amoureux, l’officiel. Le redoublant de la classe qui mesure deux têtes de plus que toi. Il est gentil, il est prévenant. Il porte ton cartable, trois fois ton poids. Il n’est pas très malin, mais ça, c’est moi qui le dis. Vous avez fait une cérémonie de mariage en récré. Et ça, c’est drôlement important, tu comprends.

Et puis, il y a les autres. Ceux qui te trouvent belle. A qui tu fais des bisous parce qu’ils te le demandent. « Je vais quand même pas leur dire non, les pauvres. » Si, tu peux. Et les garder pour moi les bisous.

Ces secrets ils t’appartiennent, ils m’appartiennent un peu aussi parce que tu les partages avec moi, lors de nos longs câlins, le soir.

Quand je la vois comme ça, amoureuse, en Schtroumpfette qui cueille son bouquet de pâquerettes en pensant à l’amour, mon coeur se fend.

Parce que je sais.

Je sais la place que ça va prendre dans peu de temps, quelques années au plus.

Je sais l’effet du premier « vrai » baiser, échangé dans un escalier ou derrière le collège, les petits mots qui circulent en cours et l’esprit qui vagabonde par la fenêtre, de plus en plus souvent.

Les « Je peux te parler? , les « Tu veux sortir avec moi? « , les « Y’a M. Qui voudrait sortir avec toi, t’es d’accord? ».

Je sais les pensées envahies par lui, puis par un autre, et puis finalement lui, je sais plus où j’en suis là, j’ai besoin de faire le point.

Je sais le premier « Je t’aime. » Le vrai, celui qu’on murmure pour ne pas prendre trop de risques, si ce n’est pas réciproque je pourrais toujours dire que je n’ai pas dit ça.

Je sais aussi le fait de rentrer, de courir se cacher dans son oreiller et de pleurer des heures durant. Je sais aussi que je ne comprendrai pas, c’était l’amour de ta vie et maintenant c’est fini, tout s’effondre.

Je sais les heures que je vais passer à guetter les larmes qui s’annoncent, la pelle et la balayette pour ramasser ton coeur en miettes. À entendre les chansons tire-jus qui t’aideront à faire sortir ta peine, le son monté à fond, les enceintes qui hurlent aussi fort que ton coeur saigne.

Souffrir à n’en plus respirer.

Je sais aussi l’euphorie du grand amour, c’est lui, tu l’aimes plus que tout. Tu l’aimes si fort que si on pouvait, on ne ferait plus qu’un. On se serre tellement fort, on essaie de rentrer l’un dans l’autre. On vivra ensemble, pourquoi pas un bébé, même ?

Et à nouveau le coeur brisé, son coeur à lui s’ouvre à une autre. Tu ne respires plus, les larmes ont envahi ton corps tout entier. Tu te noies.

Tu n’ as que 8 ans, mais je sais déjà.