A bon entendeur…

Ni les lundis cup of tea, ni les thermos entiers de tisane sur mon canapé, ni les cours de yoga pris cette années n’auront eu raison de mon désarroi professionnel.
Des années que je cherche le lieu, ma maison professionnelle. Que j’essaie des écoles, des villes, des institutions.
Des années de chouettes rencontres, avec des gosses, des parents, des collègues devenus des amis.
Des années de questionnements, d’échecs scolaires essuyés, et quelques réussites aussi.
Mais de moins en moins.

Trois ans d’école extraordinaire. Et il faut dire que dans l’école extraordinaire, les élèves sont tellement extraordinaires qu’ils ne sont plus à portée de main de nous autres, enseignants. Plus clairement : les élèves dont j’ai eu la charge ces trois dernières années sont en errance dans notre système scolaire, qui, sous couvert de vouloir les inclure à l’école comme « les autres » les pulvérise intérieurement. Il est vrai que selon le point de vue, l’école inclusive fonctionne : les élèves porteurs de handicaps cognitifs scolarisés en REP+ (=mes élèves) échouent au moins aussi bien que leurs camarades, voire même mieux. A la différence près qu’ils sont montrés du doigt car différents. Beaucoup ne savent pas lire, ont d’importantes difficultés de compréhension, très peu d’autonomie, et un manque de confiance en eux intersidéral, agrémenté de quelques tocs et de bons gros troubles du comportement.

La difficulté majeure à ce stade de ma carrière, c’est que je n’ai pas la capacité à me dire que c’est comme ça, qu’on ne peut pas changer les choses, que je n’y suis pour rien. J’y suis pour quelque chose puisque l’institution scolaire, forcément, j’en fais partie.
Je suis prof. Enseignante spécialisée, fonctionnaire d’état. Membre à part entière d’un système scolaire qui me déplaît, qui brise les fragiles, enfants comme adultes. Et qui par dessus le marché mène depuis quelques années des campagnes de com’ ô combien maladroites quand elles ne sont pas ridicules.
Je suis entrée dans l’Educ’Nat’ en 2005. Ont suivi une année de congé mat’ et une année de stage. Puis Sarkozy. On sait tous que c’est la merde depuis tout ce temps.
On sait tous que même la gniaque de se battre contre les gouvernements successifs, on l’a perdue.

Et même la gniaque pour écrire, tu l’auras remarquée cette année, je l’ai perdue aussi.
Je n’ai plus envie que mon travail soit un combat, je suis fatiguée. J’ai envie d’enseigner, de partager, de voir l’étincelle. Avec les gamins, avec les parents, avec mes collègues. Des fêtes d’école, des beaux souvenirs. Des grands sourires et des éclats de rire derrière la porte de la classe. Des projets en gestation, les moyens de les réaliser. Les voir construire, fabriquer, raconter, montrer. Voilà ce que je veux.

J’ai choisi d’enseigner, et aujourd’hui je n’enseigne plus. Cette année, j’ai soutenu, consolé, protégé énormément, accompagné. Etayé comme on dit chez nous. Tenté d’éduquer. Apaisé les souffrances, en tout cas tenté de le faire. Une maman ? Une éduc’ ? Une infirmière ? Un travailleur social ? Tous ces métiers sont chouettes, mais ce ne sont pas les miens.

Je pourrais faire le mouvement, opter pour travailler dans d’autres milieux, plus « faciles », plus aisés. Je pourrais. Mais j’ai besoin de changement, et de faire concorder ma remise en question professionnelle avec l’entrée au collège de mes filles. Un virage serré en somme.

 

Alors voilà, je pars. Comprends-moi, je ne démissionne pas. Pas encore, j’ai besoin de recul d’abord. Je pars en famille, enseigner à l’étranger. Pas de cause noble, non, rien d’ambitieux. Les causes nobles m’ont tuée, alors si vous permettez, je vais me reposer un peu, psychologiquement du moins.

Demain, je pars pour un autre pays. Au moment où je te parle, deux armoires à glace s’affairent dans mon sous-sol en prononçant des mots incompréhensibles avec des « r » roulés et des « k » partout. Et qui grognent qu’il fait chaud chez nous.

Je vais peut-être fermer la porte de ce blog, car il me semble qu’en quittant l’école ici, ma matière première s’envole. J’en ouvrirai bien un autre sur la psychiatrie. Un truc avec le mot « chrysalide » dedans? Stay tuned les gars. Rappelez-vous, « Chrysalide ». Mais je vous préviens, si vous cherchez la poilade, passez votre chemin. Un autre combat, plus personnel cette fois, car les choses doivent être dites.

Dire qu’on va devoir apprendre le néerlandais, putain.

Allez, salut…

#Guimauve

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Voilà, à peine le temps de se connaître, de dire ouf, et puis, ça y est, l’année est finie. Une année riche, dense, jalonnée par des rencontres denses, des amitiés naissantes (mes collègues), et puis surtout, vous, toi, les élèves.

À peine le temps de la rencontre, et voilà, il faut nous dire au revoir.

Toi, la roumaine aux cheveux noirs corbeaux, aux ongles longs, peints de façon … très personnelle. Toi qui lis bien, mais n’écris pas sur les lignes, déchire tous les papiers en petits, tout petits morceaux, toi qui fous de la colle partout, sur tes doigts et sur la table. Toi qui perds tous tes cahiers, tous les stylos, les tiens, les miens, et ceux des autres, mais après les avoir réduits en miettes, bien sûr. Toi qui avais mieux à faire que venir en cours : dormir, faire des courses, ou pas envie. Mais qui est venue en ULIS tout le temps, ou presque. Toi pour qui trouver un stage, et une orientation professionnelle a été un véritable casse-tête. Toi qui es si timide, et qui montre tout à la fois : le décolleté, le dos nu, la jupe si courte. Toi à qui personne n’a appris que non, ce n’est pas possible de s’habiller comme ça dans notre société et d’inspirer le respect, même si on est une toute petite fille en dedans, on n’en reste pas moins une jeune fille de 16 ans en dehors. Toi à qui il a fallu que j’explique comment tu devais t’habiller pour passer le CFG *, à qui j’ai donné RV devant le collège et qui est arrivée en bus, une minute trente avant l’heure indiquée sur ta convocation, essoufflée, paniquée, en stress complet, redevenue si fragile à nouveau, de devoir parler à un jury que tu ne connaissais pas, sans moi, non bien sûr, tu dois y aller seule, c’est ton examen, pas le mien.
Je ne t’ai pas appris grand chose, on partait de trop loin; arrivée en France et à l’école à 10 ans pour la première fois de ta vie, trois changements de collèges et de logements (Logements ? Habitations ? Cabanes).
Je t’ai montré des films que tu ne connaissais pas.
Et pour te dire au revoir, je t’ai offert un carnet pour griffonner, écrire, coller, faire ce que tu veux, et toi, tu m’as sauté au cou, avec des larmes plein les yeux. J’aurais tellement aimé avoir 10 ans devant moi avec toi, pour te montrer et pour t’apprendre. Recommencer du début : la maternelle, découper, déchirer, entourer, coller, se socialiser, rester assise, être à l’heure, être assidue, jouer, parler et tout le reste. Tu m’as sauté au cou, et râclé les fonds de tiroir pour m’offrir une énorme tablette de chocolat, avec des grosses noisettes, et une crème anti-âge pour homme (?). Oui.
Merci pour ce geste qui paraît peu, mais je sais à quel point il est coûteux, et important pour toi. Il l’est pour moi aussi.

À toi aussi, le grand timide, dyspepsique et désarticulé, je dois dire au revoir. Tu es bien entouré, ton année de 3ème a coulé, tranquillement, tout le monde t’aime, les profs et les élèves, tu iras en lycée pro l’an prochain, enseignement adapté aussi, tes difficultés sont trop nombreuses pour qu’il en soit autrement. Tu es si sage, si calme. Tellement jeune à l’intérieur que ta maman te protège tout serré.
Je t’ai un peu bousculé, moi. Parce que la vie, ça bouscule. On a parlé d’amour (quand ils s’embrassent dans Twilight, tu te souviens ?). On a parlé de sexe aussi. Élève multidys et prisonnier de ta propre tête, de ta propre bouche, à qui on a posé des questions sur la contraception le jour du CFG, tiens. J’étais avec toi, tu étais dans tes micro-souliers. Mais tu leur a quand même montré tes dessins, tes BD dont tu es si fier, et moi aussi, nous aussi, nous sommes tous fiers de toi.
Je t’ai offert un carnet pour dessiner, avec un crayon en velours, que j’avais rapporté du Danemark. Tu étais heureux, là, devant moi, à ne pas savoir comment dire merci. Tu ne savais pas si tu pouvais me faire la bise, ou me serrer la main, voire verser une petite larme. Tu es resté là, tout dégingandé que tu es, avec tes longs bras le long de ton long corps, embarrassé par toi-même. Et vu que je ne suis pas forte pour les grandes démonstrations, j’ai fait pareil, en moins dégingandée et avec plus de larmes dans les yeux.

Et enfin, il y a toi, dont on avait parlé ici, et dont on a parlé toute l’année tellement tu prends de place. Toi qui a trouvé un projet professionnel qui tient vraiment la route. Toi qui reviens de loin mais qui a tellement de route à faire encore pour entrer dans les cases de l’acceptable par notre société. Toi qui fais tellement de bruit et qui réponds à tout le monde, tout le temps.
Toi qui nous a dit que si tu croises ta mère, la vraie, hein, pas celle qui t’élève, celle qui t’a abandonnée, quoi, elle va « se manger une sifflante ». Mais qu’avant, tu lui poseras plein de questions. Tu m’as dit au revoir plein de fois, tu m’as écrit un poème, en cherchant minutieusement l’orthographe des mots sur l’ordinateur de la classe. Une déclaration d’amour terrible, comme tu sais les faire depuis peu, tu as ouvert les vannes et maintenant tu ne sais plus les refermer.
Je t’ai offert un carnet pour écrire des slams, parce que tu es forte en slams et pauvre en carnets, avec un stylo, minutieusement choisi pour te ressembler, un peu ado mais avec plein de coeurs. Ton père a pris le carnet en décrétant : « Toute façon, tu vas en faire quoi, toi? ». Il ne te l’a pas rendu. Si j’avais su qu’il serait jaloux, j’en aurais pris un pour lui. Mais ce qui t’importait, de toute façon, c’était d’avoir récupéré le mot à l’intérieur.
Merci de m’avoir entraînée à la patience, merci aussi pour tes leçons de vocabulaire. Grâce à toi, je sais aujourd’hui ce qu’est « un bigo de la gratte ». Et au passage, bien sûr que moi aussi, je t’aime, mais je ne pouvais pas te le dire comme ça, voyons.

Il est temps de se quitter, et pour vous de partir, de continuer à grandir, cheminer vers votre vie d’adulte qui se rapproche de plus en plus vite, aujourd’hui si près.
Moi je reste là encore un peu, au chaud, avec les autres, ceux qui restent et aussi ceux qui arrivent. Qu’il va falloir driver, cadrer, guider, aider, et aimer, aussi, un peu.
Même s’ils finiront, eux aussi, par partir.

 

 

Chronique de l’école extraordinaire:Paula

«  Ouaiche.
– Bonjour Paula, tu es en retard.
– Ouais, j’sais, chuis passée en Vie Scolaire.
– Bon, assieds-toi, aujourd’hui on travaille selon vos besoins, comme tous les jeudis. C’est vous qui dîtes ce que vous souhaitez travailler, quels sont vos besoins, et je vous aide.
– Vas-y, j’ai rien à faire.
– On ne dit pas « Vas-y », mais « Allez-y ». Rien à faire ? Tu n’as pas de devoirs ? Ni même besoin de t’avancer ?
– Non, j’ai rien, ils donnent pas de devoirs les profs.
– Bon, je travaille avec Catalina et Antoine, je te laisse réfléchir. On fait la fiche de révision en Histoire, tu la fais avec nous ?
– Nan, elle est déjà faite.
– Ok, alors réfléchis.

Quelques minutes plus tard…

– Oh, vous savez ce qu’il a dit mon père ? Il a dit que dans cette famille, la seule qui aurait son permis ce sera moi.
– Dis-donc, c’est un joli compliment, ça. Tu vois, les choses évoluent vraiment positivement en ce moment. Il n’y a pas longtemps il voulait te mettre dehors à cause de tes problèmes de comportement.
– Ouais, c’est vrai, je me suis calmée. En vrai, j’ai fermé tous les Facebook, les Twitter et tout ça. Franchement ça devenait trop, tout le monde me connaissait, t’as vu.
– « Vous avez vu ». Ah bon ? Mais tu as tout supprimé parce que tu étais obligée ?
– Nan, toute seule.
– Tu deviens vraiment raisonnable, tu te rends compte ? Bon, on continue notre travail.
– Mmmmhhhhhh….Et même les sapes, t’as vu, j’ai fait un effort. Avant, j’étais sapée comme un bonhomme, là t’sais; c’est mieux.
– Oui, c’est vrai c’est joli comme ça, ta veste est jolie aussi, ça te va bien, on voit que tu prends soin de toi.
– Ouais, merci.
– Bon, allez, au boulot.

Une minute plus tard …

– Ouais, après, faut pas exagérer, je continue à me taper quand même hein. Ça, c’est la base. On me cherche, je tape. J’ai tout le temps envie de taper tout le monde.
– Mais, Paula, au collège tu ne te bats jamais ?
– Non, sinon après ils vont me virer.
– Donc ça veut dire que tu as envie de te battre, mais tu réussis à te contrôler.
– Ouais, chais pas. Dès qu’on m’énerve, t’as vu, j’ai envie de taper. Même les profs, tout le monde. Même vous, j’ai déjà eu envie de vous taper. Bon, après je le fais pas, hein. Mais par contre une pauvre meuf qui traîne devant la Dieu* et qui me cherche, j’la défonce, sans pitié. La dernière fois, la meuf elle m’avait trop saoûlée, je l’ai laissée en sang et chuis partie. Fallait pas me chercher.
– Tu te rends compte l’image que ça donne de toi ? Tu fais peur.
– Ben ouais, mais au moins les gens y me laissent tranquille.
– Mais en te comportant comme ça, tu sais que ça ne donne pas aux gens l’envie de te connaître ?
– Mais si, ouaiche, j’ai plein de potes.
– Tu sais que c’est interdit par la loi ? On peut porter plainte contre toi, et ensuite ça laisse des marques, ça, de se battre comme ça dans la rue. Tu as un casier judiciaire ?
– Nan.
– Alors tu vois, au vu de tes projets, il faut absolument que tu arrêtes, il est encore temps. Tu ne pourras jamais entrer dans l’armée si ton casier n’est pas vierge.
– Ouais mais aussi , les meufs elles ont qu’à pas chercher. Vous allez me dire que vous vous êtes jamais battue, ouaiche ?
– Non. J’ai trop peur d’avoir mal.
– Ahahahahahaha, mais vous faites comment alors ?
– Pour me faire respecter ? Bah…Je ne sais pas comment je fais, mais en tout cas, je réussis à te faire lever tous les vendredis matin pour venir faire des maths avec moi, toi qui n’avais pas fait de maths depuis la 5ème. Et sans lever la main !
– Mouais. Et vous faites comment si on vous emmerde dans la rue ?
– J’ignore et je trace mon chemin, l’air très occupé, tu vois, comme si j’étais quelqu’un de tellement intelligent que je réfléchissais à des trucs que moi seule peut comprendre à ce moment-là, tu imagines, avec les sourcils froncés. Comme si je résolvais des équations dans ma tête, et que j’étais tellement préoccupée que je n’entendais personne. Et je marche vite aussi, d’un point A à un point B.
– C’te technique !
– Tu t’imagines comment plus tard, dans ta vie adulte ?
– Ben avec une famille, une maison. D’abord mon taf, t’as vu, ça, c’est le plus important.
– Et tu te vois conduire ? Avoir une voiture ?
– Bah, ouais, c’est la base.
– Bref, tu rêves d’une vie paisible, normale, que tu aurais construite toute seule. Pardon, mais ça n’est pas du tout compatible avec le fait d’aller taper des filles devant la Part-Dieu.
– Ouais, mais ça, ce sera plus tard, faut bien que je m’amuse à mon âge.
– Ben va falloir apprendre à t’amuser différemment, sinon, tu risques de gâches ta vie et celle de quelqu’un d’autre avec un mauvais coup…
– Exagérez pas, vous aussi, là !
– Peut-être que j’exagère…Mais peut-être que non. Bon, assez parlé, on se met au boulot maintenant.

Trente secondes plus tard…

– Au fait, c’est bon, j’ai signé ma convention de stage.
– Super, tu commences quand ?
– Le 3.
– Alors tu vas faire quoi exactement ?
– Ben cette fois, c’est toujours avec les vieux, t’as vu, et sauf que cette fois on va prendre une camionnette et on va aller d’un endroit à l’autre.
– Tu aimes vraiment le contact avec les « vieux », hein ?
– Ouais, grave, ils sont trop mignons. Chais pas expliquer, même je leur coupais les ongles et tout, t’as vu. C’est moi qui faisais leur goûter tous les jours, ils m’aimaient trop ! Vous aussi j’vous aime trop.
– ….
– Ahahah t’as vu, elle est toute rouge la prof !
– Oui, bon, et tu en es où dans la recherche de ton patron pour l’an prochain ?
– J’ai rien trouvé. Et les enfants tout ça, c’est pas possible, j’ai trop envie de les taper. Comme avec mon frère, là. Il saoule lui aussi.
– Ah, oui en effet, ça n’est pas possible…
– Nan mais taper…pas comme mon père y’m’tape avec la ceinture, hein, juste je le remballe mon frère, il m’énerve trop, t’as vu. Je lui mets des fessées.
– Tu n’as pas à taper ton frère !
– Ouais mais il comprend pas, je lui mets une fessée, et après il pleure. Comme ça, il comprend.
– Il pleure, mais il comprend, tu es sûre ?
– Mmmmmhhhhhhh.
– Et puis, ça n’est pas à toi de punir ton frère, c’est le rôle de tes parents.
– Ouais mais ils disent rien, eux, je m’occupe de tout le monde là.
– Je comprends, ça ne doit pas être facile. Bon, on bosse maintenant.
– Vas-y, y’a rien à faire, là.
– Disons qu’on est en cours, donc à part le travail scolaire, en effet, il n’y a rien d’autre à faire.
– Ça m’a fânée, ouaiche.
– Alors tu vois, tu fais des efforts vestimentaires, tu fais des efforts de comportement, tu apprends à mettre des mots quand ça ne va pas au lieu de faire une crise et de tout casser, tu as trouvé un CAP pour l’an prochain…la seule chose qu’il va falloir travailler, c’est la communication. « Ouaiche » , « fânée », « vas-y » et compagnie, et puis ta façon de te tenir, comme un cow-boy, là, tu imagines que pour un employeur potentiel, ça n’est pas possible.
– Ouais mais au moins, ils voient tout de suite qui je suis, t’as vu.
– « Vous avez vu » ! Ah bon, ils pensent que ta personne, ce que tu es vraiment, c’est ça ? Tu crois qu’en te voyant comme ça on s’imagine que tu aimes les personnes âgées, que tu leur fais des papouilles et que tu leur prépares un bon petit goûter ?
– Ouais mais au moins, ils me cassent pas les couilles.
– Ah, non, ça c’est sûr qu’ils ne te cassent rien, mais pas contre, ils ne t’embauchent pas, hein.
– Ouais ben tant pis pour eux.
– Non ! Tant pis pour toi, tu sais très bien que tu joues gros, que tu veux cette formation, que tu veux partir de chez toi et être en internat. Celui qui est en face de toi, il doit choisir entre toi et un autre, si tu lui montres ce personnage, il ne va pas chercher plus loin, il choisira l’autre ! C’est le moment de faire tomber ta carapace, là, on sait tous qu’au fond tu es une vraie gentille, un nounours en guimauve.
– Vas-y, c’est vrai chuis gentille en vrai, mais faut pas qu’ils le sachent, après ils vont m’arnaque.
– Eh bien, il va falloir travailler tout ça, hein. Bon, si on faisait un peu de calcul?

Sonnerie de fin de cours.

* la Part-Dieu, centre commercial très connu à Lyon

Sortie scolaire V. 2015

La sortie de fin d’année étant le billet incontournable de tout blogueur parent (enseignant qui plus est) qui se respecte, j’avais dans un premier temps décidé de ne pas le faire.

Et puis, je me suis soufflée à moi-même une idée que j’ai trouvée fort géniale (ça va, mes chevilles vont bien, trankil.) : on ferait un réseau de billets de blogs sur le thème de la sortie scolaire, avec plein de blogueurs drôles et intelligents, et on écrirait et on partagerait tout ça sur nos blogs respectifs. Un truc participatif quoi.

J’ai commencé à prospecter : « Salut, c’est moi, Léonie, bon je suis pas une iffluenteblogueuse mais quand même j’ai des lecteurs qui pètent leur mère, alors voilà, on s’est dit avec moi-même que si ça te disait on pourrait écrire un truc participatif ou même si t’as pas le temps d’écrire on pourrait ressortir un vieux billet drôle, et tout. ». Et on m’a répondu : « Non merci, ça ne m’intéresse pas. ».

Je me suis un peu sentie comme la fourmi qui se fait remballer par l’éléphant de la savane en un coup de queue, un seul.

Alors j’avais laissé béton.

Et puis, j’ai vécu la meilleure sortie de fin d’année de la vie de pour l’instant. Je me suis dit qu’il me fallait la partager, et venir vous la conter.

Sache d’abord qu’en IME la sortie est bien facile. Disons bien plus facile. Déjà on a moins d’élèves et un taux d’encadrement bien plus confortable : souvent, je sors avec 8 élèves et nous sommes 3 adultes (au moins). Ensuite, nous avons à disposition des véhicules de type camionnette estampillée « Association dont je tairais le nom à cause que je souhaite être anonyme », qu’il suffit de réserver une semaine à l’avance. Et enfin, sache que pas mal d’endroit sont gratuits pour les publics porteurs de handicap, et ça, la vérité si je mens, ça pète sa reum. De plus, en terme de paperasseries, tu remplis une fichounette quelques jours avant, tu fais signer ça par un chef et hop, emballez c’est pesé, bonne journée Mâame Qui Pique.

Ce qui ne signifie pas que les sorties se passent mieux. Par exemple, lors de mon avant-dernière sortie, un de mes élèves a tellement gonflé l’animateur du Planétarium que celui-ci l’a menacé (au micro, paie ta latche) d’appeler la sécurité pour le sortir. Et comme il continuait à faire des commentaires à voix haute pendant la projection du film sur la galaxie, ma collègue l’a sorti elle-même, et il a fini par hurler dans le hall du Planétarium : « VOUS ÊTES TOUS DES PUTES DANS CET IME DE MERDE ! BANDE DE PUTES ! CETTE ÉCOLE DE MONGOLES ! »

Hum hum.

Autant te dire que je flipouillais un peu de la sortie suivante. Et ben non, elle fût géniale. Et d’ailleurs, les copains-ines d’Instagrolles en ont vu quelques extraits.

D’abord, un temps mirifique. Et puis, 4 adultes pour 8 gamins. Tu as donc déduit un taux d’encadrement de 0,5 (Wow, fac de maths ?) ou en d’autres termes, un adulte pour deux enfants (pour les autres).

Vu que nous étions partis pour effectuer une sortie à visée hautement pédagogique, nous avons commencé par installer le matériel.

Là, on fait du calcul (dénombrement).

Là, on fait du calcul (dénombrement).

Pff, ça m’a crevée, alors j’ai bu un petit jus sur le fauteuil de camping que mes chers élèves et moi surnommons « la chaise à mémé » (en vrai, dans le texte ça donne « Pousse-toi, laisse la chaise à mémé pour la maîtresse, putain! »).

Fffffffff, c'est dur, là.

Fffffffff, c’est dur, là.

Nous avons ensuite mis en route l’atelier numéro 1 :

Là, on fait de l'Histoire (Cuture humaniste, se repérer dans le temps, la Préhistoire, l'histoire du feu)

Là, on fait de l’Histoire (Cuture humaniste > Se repérer dans le temps > la Préhistoire > l’histoire du feu)

Oui, parce que vois-tu, toi, le prof qui bave de jalousie, le gros gros taux d’encadrement a des avantages secondaires, comme la surveillance du barbecue que tu peux facilement coupler avec la surveillance du groupe. Tu peux même enseigner le barbecue.

La juste cuisson, c'est tout un art.

La juste cuisson, c’est tout un art.

Arrive alors l’atelier « Ouverture de paquets de chips en faisant péter » (sinon c’est pas une sortie scolaire) sans que tout tombe. D’un point de vue pédagogique, on pourrait facilement rattacher cela aux sciences (communément appelées « Culture Scientifique »), avec l’air, le gaz, tout ça, là.

Oui, saveur barbecue. ÇA VA HEIN C'EST PAS MOI QUI FAIS LES PICHNIK, NAMEO LÀ.

Oui, saveur barbecue. ÇA VA HEIN C’EST PAS MOI QUI FAIS LES PICHNIK, NAMEO LÀ.

Et puis, parmi les temps forts de la journée, celui-ci :

On n'est pas bien, là, décontractés du gland ?

On n’est pas bien, là, décontractés du gland ?

Tiens, un autre point de vue :

Où est Charlie ? (dans son cul n'est pas la réponse)

Où est Charlie ? (dans son cul n’est pas la réponse)

Bon en vrai, tu n’as pas le son, sache que c’était bien moins paisible qu’il n’y parait, et si tu doutes, dis toi que cette élève était présente (CLIQUE SUR « CETTE ÉLÈVE », C’EST UN LIEN) (On sait jamais, j’ai des potes pas très branchés nouvelles technologies).

Et en vrai bis, on a fini par faire du jardinage. 30 minutes, mais vu qu’il faisait chaud, ça compte double (des sciences et des maths dans la même phrase, ce billet est bon pour servir de projet pédagogique de sortie scolaire avec nuitée).

Et puis une bataille d’eau et un grand cache-cache (Où certains se sont vraiment perdus…Les troubles de la mémoire, ça pardonne pas.)

Personne n’a vomi. Je n’ai gueulé sur personne. Une sortie qui m’a même détendue.

C’est bien ce que je disais, la meilleure de toute ma vie de pour l’instant.

Et pour s’en remettre, une petite soirée détente :

Là aussi, on fait du calcul. On compte les calories (et les grammes).

Là aussi, on fait du calcul. On compte les calories (et les grammes).

Si tu viens en IME…

classe

A toi qui a eu un IME au mouvement et qui flippes.
A toi qui compte y aller un jour.
A toi qui compte ne jamais y mettre un pied (ce sera peut-être toujours le cas mais au moins tu sauras pourquoi)
A toi qui connait un gosse en IME, si tu te demandes ce qu’il fait de son temps, là-bas.
A toi qui a déjà renversé un gamin d’IME en passant devant un jour (rigole, elle se reconnaîtra).
A toi que ça intéresse, un point c’est tout.

Voilà ce que c’est.

D’abord, IME = Institut Médico Educatif. C’est donc un institut dans lequel on accueille des enfants ou des ados, déficients légers, moyens ou sévères et à l’intérieur duquel il y a une école (une Unité d’Enseignement pour être précis, mais ne jargonnons pas trop), mais aussi des éducateurs (ou assimilés) et un service de soin.
L’IME dans lequel je travaille accueille des adolescents déficients légers avec troubles de la personnalité, troubles du psychisme et troubles du comportement. Oui, j’ai le combo gagnant. Non je ne m’ennuie pas.

Ce qu’il faut savoir d’abord, c’est que dans un IME, tu travailles avec d’autres gens que des enseignants. Et ça, pardon pour ceux qui me lisent, mais c’est pas mal du tout. Ils se carent de la « zone proximale de développement » et autres pédagogismes, et t’apprennent grave à te décentrer. Le premier truc que tu apprends quand tu arrives, c’est que non, l’école n’est pas le centre du monde de tout le monde, et que oui, certains enfants, certains ados progressent dans d’autres domaines, là où l’école les laisse parfois minable.
Le seul truc avec ces gens (les EDUCATEURS pour ne pas les nommer), c’est qu’ils font parfois des trucs bizarres.
Genre ça :

poules

En IME, il y a des ados qui ne savent pas lire. Et sans rire, ce n’est pas en sortant ta méthode Gaffimoncul que ça va fonctionner. Non, ce sont de vrais défis ces gosses. Tu lui sors la totale, les syllabes en couleur, les gestes de Borel Machinchose et Aloavero, mais non, le gosse ne sait toujours pas lire. Par contre, il peut, parfois, sur un malentendu, te sortir une bulle comme :
« On mange dans 12 minutes.
– Ah ? Et comment tu le sais, M.?
– Ben, c’est écrit sur ta montre ».

Ah oui. Sauf que sur ma montre, il est écrit 11h48. C’est comme le nombre d’allumettes dans la boîte.

En IME, il m’arrive de travailler les maths avec ça :

maths

Et j’ai aussi des élèves qui n’écrivent pas. Alors on utilise ça :

lettres

Mais attention, je t’arrête, ce ne sont pas des maternelles. Même si certains outils rappelleront quelque choses aux maîtres de moyenne et grande section, comme celui-ci :

catego

Non, ici, on écoute Jul aussi, ainsi que Maître Gims et Vitaa, et bien d’autres festivités sympathiques (j’en ai même un qui connaît Lacrim par coeur). Et ici comme ailleurs, on a des histoires de coeur, on a des papillons dans le ventre (et aussi dans la culotte, hein, déficient ou pas, c’est le printemps chez tout le monde en ce moment).

En IME on travaille avec des outils visuels; par exemple, jamais une fois de ma carrière je n’ai utilisé les tableaux de comportements et autres permis à points et ceintures. Là, je n’ai pas eu le choix. Dès la première demi-journée de classe, un gamin m’a dit : « Alors, c’est vert ? ». J’ai fait style : « Non, mais tu sais, on n’a pas besoin de mettre un point pour voir qu’on s’est comporté comme il faut, qu’on a fait le travail demandé, et tout ça. »

Ah tiens ?

Au bout de trois jours, les gamins étaient tellement agités que j’ai mis en place le tableau, avec des gros pictos pour les non-lecteurs. Bon, ça fait une peu pas taper – pas cracher – pas crier – pas manger, mais c’est efficace (point rouge = Père Fouettard puissance 1 000).

reglesvie

En IME, il y a certaines habitudes de classe qui se perdent. Je n’utilise ceci que pour décorer la classe :
bibliothèque

Parce qu’il y a une bibliothèque et une ludothèque dans l’institut. Et aussi parce que j’ai 4 non lecteurs sur 8 élèves.

En IME, il y a beaucoup de souffrance. Souffrir d’être là, avec « tous ces mongols », ou « cette bande d’handicapés ». Souffrir de se sentir différent. Souffrir d’avoir une école qui ferme les portes à clefs. Mais aussi souffrir de situations personnelles insupportables, d’abandons, de rejets. La déficience n’est pas toujours de naissance, sache-le, et quand ce n’est pas le cas, ça fait vraiment mal.
Mais il y a aussi beaucoup d’amour.

Un cadeau pour la maîtresse.

Un cadeau pour la maîtresse.

En IME, on affiche tout : dès qu’on réussit, on affiche, on met en avant, on encourage, on félicite.

affiches

Pour finir, voici mon kit de survie, la base à avoir dans ta classe.

Feutres, crayons, calculette à grosses touches, ardoises, Timer, et  caféééééé (la came du prof, après le chocolat).

Voilà, j’espère t’avoir rendu service. Je tairais le salaire et les conditions de travail, soyons décents, mais c’est indécent.
Pour ma part, d’autres horizons s’ouvrent à moi (n’essaie pas de savoir, je ne parle que sous tablette de chocolat), je quitterai l’IME l’an prochain.

Ma vie comme un tournage de «Mommy»

Où tu comprendras pourquoi quand je suis allée voir le film « Mommy » j’ai cru que je faisais des heures sup’.

Cesse de hurler, tu viens d’arriver, il est à peine 9 heures. Elle n’a pas appelé ? Donne-moi ton téléphone, on va le mettre dans la boîte. Tu sais que c’est pour éviter que ça ne te torture toute la journée. Allez, pose-le, que tu puisses t’asseoir et commencer ta journée plus calmement. Elle t’appellera ce soir.

Non, je n’en suis pas sure, mais je suppose.

Arrête de courir à l’intérieur, regarde : tu viens de faire tomber cette tasse. Aide-moi à la ramasser. Attention, ne te blesse pas. Et calme-toi, ce n’est pas grave. Je sais que quand tu ris aussi fort, c’est que tu es angoissée. C’est rien, c’est juste une tasse. Non, elle ne venait pas de mon mari. Si je dors avec lui ? Non, mais là tes questions sont trop personnelles, je n’y répondrai pas.

Allez, on va en classe. Prends ta pochette de travail et au boulot.

Oui c’est vrai que maman n’est pas là. Mais tu ne peux pas passer ta journée la-dessus, il faut essayer de passer à autre chose.

Non, non, arrête de crier comme ça, et on ne dit pas « Salope ! » en parlant de sa maman, non, ça ne se fait pas.

On ne dit pas « niquer » pour parler de son papa non plus.

C’est bien, je te félicite : cela fait 20 minutes que tu travailles sur ces calculs, c’est bien, regarde comme tu progresses. Souviens-toi, en début d’année il te fallait déjà une demi-heure pour entrer en classe et tu ne restais pas assise plus de 5 minutes.

Arrête de gratter ton poignet, là. Non mais ça suffit, c’est pas vrai, regarde, tu saignes. Oui va mettre un peu d’eau.
Comment ? Mais évidemment, c’est normal que ça inquiète les gens dans le bus le matin si tu te grattes fort les poignets avec tes ciseaux. D’ailleurs donne-les moi ces ciseaux, tu vas te blesser un jour en faisant un geste pareil. Je sais que tu n’es pas contente mais tant pis, tu ne repartiras pas avec ces ciseaux ce soir, c’est sûr.

Allez, viens t’asseoir, on va essayer de lire un peu ces mots qui sont au tableau.

Je sais que tu as mal aux pieds, mais franchement, tu as passé la récréation à mettre des coups de pieds dans le banc en fonte, c’est normal ma grande que tu aies mal maintenant.

Remets-toi au travail. Oui, c’est ça : « Aujourd’hui, « n » et « ou » ça fait ? Oui, « nou » !  Bien, le « s » est muet, tu as raison. « somme « , oui encore un « s » muet, et ce mot-là, c’est « m..a…r… » Oui ! Mardi. Nous sommes mardi. Voilà.

C’est bien, tu progresses en lecture.

Ah non, pas de gros mots, sinon je mets une croix dans le tableau des gros mots. Si, si, « Casse les burnes » c’est un gros mot et tu n’as pas le droit de dire ça en classe. Allez, viens, assieds-toi.

Je vais te donner un coloriage magique pour que tu puisses t’apaiser un peu. Tiens, je te prête ma calculatrice. Tu en prends soin, hein.

Je sais que tu es inquiète parce que tu as peur que maman ne vienne pas au rendez-vous le mois prochain. Oui, je sais, quand tu avais 8 ans. Et tu ne l’as pas vue pendant 5 ans. C’est vrai, c’est long. Oui, c’est vrai que ça fait trois fois qu’elle annule les week-end et que c’est ce qui t’inquiète. Tiens, prends la boîte de feutres.

« Maîtresse », oui. Non, pas « maîcresse », « maîtresse » , avec un « T » comme dans tapis. Tu es grande maintenant, tu as 14 ans, il faut que tu essaies de prononcer correctement. Oui, comme dans « taper » aussi, tu as raison. NON ! Tu n’as pas le droit de taper les autres, et moi non plus. Je sais que tu as besoin de toucher, tu as le droit de toucher mon bras, mais gentiment, pas de me faire mal. Oui, comme ça. Doucement.

On passe sur l’ordinateur ? Approchez-vous, on va faire de la géométrie tous ensemble.

Non, ce n’est pas le moment de faire des câlins, lâche mon bras, il faut travailler un peu maintenant. Oui, on est là pour ça.

Je sais…Je sais…Chhhhhhhhh…..Voilà, pose-toi, comme ça. Non, tu sais bien que ce n’est pas possible. Je ne peux pas.

Non, je ne peux pas être ta maman.

C’est par où la sortie ?

Depuis la rentrée, je travaille dans un institut pour ados déficients intellectuels. Enfin, ça, c’est la version officielle. Concrètement, cela signifie que :

– Certains ne lisent pas (ne reconnaissent pas les lettres pour quelques uns).
– D’autres parlent très mal.
– Quelques uns ne tiennent pas un stylo.
– La plupart ont des troubles du comportement.
– Certains sont psychotiques.

Bref, un cocktail dyslexie – dysphasie – dyspraxie – troubles psy – troubles attentionnels pas piqué des hannetons comme dit ma belle-mère (de qui tu remarqueras que je ne parle JA-MAIS tellement le sujet est tabou. Un jour, je lui consacrerai un blog entier. P’têt’ même deux, tiens.)

Mon boulot, rappelons-le, ce n’est pas l’animation, ni la garderie, non non non non non. Je suis enseignante. Je dois donc faire travailler ce petit monde, en tout cas les faire progresser dans leurs acquisitions SCOLAIRES.
En clair, pâte à modeler et tours de Kapla ne sont pas censées faire partie de mon paysage pédagogique.

Alors, peut-être vous posez-vous une petite question (que j’appellerais questionnette) :
« Que branles-tu toute la journée, Léonie, puisque vu qu’ils ne lisent pas et n’écrivent pas et ne peuvent prononcer une phrase sans la ponctuer de « merde », « pute », « con » et j’en passe, dis -nous comment que tu te débrouilles pour le progrès du petit peuple? ».
Voui, belle questionnette. Surtout que rassure-toi, mignon petit lecteur (oui, je suis paix et amour aujourd’hui), d’autres ont essayé avant moi (les gamins ont entre 13 et 15 ans), et ne savent toujours pas lire, écrire, voire compter sur leurs doigts pour certains.

AH.

AH.

Au début de ma formation, j’avoue que lorsqu’on me disait : « Oui alors même sans savoir lire tu peux quand même les rendre autonomes pour des apprentissages. Oui, même s’ils n’écrivent pas non plus. Oui, même s’ils ne peuvent pas tracer de figures en géométrie, ni colorier à l’intérieur des traits, ni couper, ni… », j’avais comme qui dirait un goût de sang dans la bouche. Comme une envie de me mettre à aboyer, de sauter par-dessus la table et de lui attaquer la jugulaire à grands coups de dents.

Et puis, j’ai découvert de super logiciels. Un véritable eldorado pédagogique qui me permettrait de proposer des activités de qualité pour mes élèves et les aider à progresser. Par exemple, tu peux faire des cartes heuristiques pour aider les gosses à apprendre des notions même sans savoir lire. Ça ressemble à ça :

source : stylo-rouge-et-crayon-gris.f

source : stylo-rouge-et-crayon-gris.fr

Alors, j’ai bossé. Je maîtrise un peu ces logiciels maintenant. Et me voilà, quelques semaines avant de retourner en classe, en train de programmer une carte sur le thème que nous allons travailler, toute fière de me dire qu’ils repartiront avec un vrai boulot, digne de leur âge, fait par eux, et ce malgré leurs « difficultés ».

J’arrive donc lundi, pleine de mes bonnes et nouvelles résolutions.

Je n’étais pas revenue en classe depuis début décembre. J’avais oublié les papiers dans la cour, les flaques de boue, l’odeur des couloirs (qu’on pourrait sans trop exagérer qualifier de pisse), l’odeur de la classe (indéfinie). Il fait environ 50°C dans la classe (il faisait 13 °C en novembre, de quoi se plaint-on?). Le ménage est fait (sauf le sol, le tableau et les tables).

J’allume mon ordi, je me connecte pour aller télécharger le fameux logiciel.

Après 1h30 de combat, le cheveu hérissé, les ongles rongés et les joues cramoisies, je finis par comprendre que je dois d’abord mettre à jour le logiciel ADAUBE pour pouvoir installer l’objet de ma convoitise. Mais n’étant pas administrateur du poste, cela ne m’est pas possible.

Au moment de la récréation, entre deux séparations de bagarres (j’irai faire pipi dans une autre vie, en attendant je bichonne ma cystite), je chope l’administrateur en question. Je lui demande s’il veut bien faire les mises à jour, et installer le fameux logiciel en salle informatique pour que les élèves puissent tous en profiter.

Visiblement, cela semble compliqué, voire impossible à mettre en oeuvre. En tout cas pas de suite, d’ici 3 ou 4 semaines peut-être. Il est surbooké, bichon.

Le goût de sang revient, accompagné par celui des larmes.

Sache quand même mignon lecteur, qu’il en a été de même pour installer un logiciel de géométrie.

J’ai donc compris comment, si on se laissait aller, on pouvait finir par leur proposer de la merde à base de gommettes (13-15 ans…) et de mandalas-coloriages magiques dans TOUTES les matières en attendant que ça passe.

J’ai également compris, que non, y avait pas moyen que ça se passe comme ça, que je ferais ce qu’il fallait pour obtenir ces putains de logiciels de merde qui existent pour tirer les gosses vers le haut, sont gratuits et bien faits (yeux de iench battu, moue attristée ou décolleté plongeant ?).

J’ai aussi compris que je commence à fatiguer de bosser sans en avoir les moyens, avec mon encre, mes cartouches, mes stylos, mes bouquins, mes clés USB, ma bonne volonté ma bite et mon couteau. A me dire que j’ai vraiment l’impression de faire de l’humanitaire et pas de l’enseignement tellement les moyens ne sont pas mis pour l’éducation, que j’entends parler de tablettes et de TBI ailleurs mais qu’ici on n’a même pas les moyens d’avoir une personne qui te nettoie les chiottes plus de deux fois par semaine (rappel : ados + handicap psychique = pisse partout sur les murs) et qu’on finit, avec toutes ces conneries par handicaper encore plus des gamins qui le sont déjà suffisamment.

C’est quand le mouvement?

Tu seras VRP

Je ne sais pas si tu le sais , mais nous, les profs , on est les rois de la réunion . Les fameuses réunions . Tu sais , celles qui justifient une partie de notre salaire .

Parmi ces réunions , il y a à boire et à manger . Celles que tu bois comme du p’tit lait , celles que tu bois comme un poison . Celles que tu manges comme une bonne tablette de choc (came n°1 des instits avant le pinard , j’dis ça j’dis rien) , celle que tu manges comme de la mort aux rats .

Il existe des tonnes de réunions : des réunions de parents , des conseils des maîtres , des conseils de cycles , des conseils d’école , des équipes éducatives , des suivis de scolarité , des animations pédagogiques , des grandes messes avec les inspecteurs , et bien sûr , les réunions d’information syndicale . J’en oublie peut-être .

Parmi ces tonnes d’heures passées à se regarder en chien de faïence , à s’emporter pour nos convictions , à retenir nos larmes , à retenir nos filets de bave parce qu’on roupille à moitié , à descendre des tablettes de choc aux amandes entières caramélisées par lot de trois , il en est une dont je me souviendrai toute ma vie .

Un soir , il y a peu , un représentant de chez Dic (oui , tu sais , Dic , les stylos , les marqueurs , les ardoises …comme ici on est en Nonsponsocratie , une petit rebaptême s’est imposé) est venu nous rencontrer pour nous présenter l’école du futur . Oui , celle des ardoises interactives , qui relèguent même les tablettes au rang de vieilles peaux .

Ma foi , joli garçon , bien sapé , bien propret , plutôt sympa , pas trop coincé . Bien stressé quand même . Peut-être a-t-il relevé en arrivant les bâtiments qui datent des années 70 et tombent en lambeaux , ou encore l’état des toilettes et des salles de classe , sales et odorants . Peut-être s’est-il déjà dit qu’il allait vraiment devoir se fendre en deux dans le sens de la hauteur pour réussir à convaincre , et que même si on était convaincus par la suite , ça ne fleurait pas le pognon par chez nous.

Mains moites et bouche pâteuse étaient donc de la partie .

Il a commencé sa présentation après avoir été averti qu’il disposait de 40 minutes parce qu’on avait d’autres chats .

Pour te planter le décor , il s’agit d’un meuble qui contient un certain nombre d’ardoises toutes connectées à l’ordinateur de l’enseignant qui propose du travail à tous , de façon individuelle ou collective .

J’ai d’abord eu des étoiles dans les yeux : j’ai vu , grâce aux logiciels proposés avec les ardoises, moult possibilités de travail avec mes élèves qui n’écrivent pas et ne lisent pas . Des possibilités pédagogiques immenses , du vrai travail de différenciation moins chronophage et en plus écolo puisque plus de photocopies à faire : tout se fait sur l’ardoise interactive , accompagnée de son stilet chelou . Bref , je me suis vue courir nue sur la plage main dans la main avec mon ardoise et mon stilet , un rêve pédago comme j’en fais toutes les nuits .

Et puis, il nous a expliqué qu’on pouvait aussi vérifier ce que faisait l’élève à chaque instant , sans même bouger nos gros postérieurs de notre chaise : tu peux voir que Maxence n’a pas touché son stilet depuis 3 minutes 36 . Tu peux lui envoyer une décharge électrique pour qu’il se bouge lui demander ce qui le bloque et l’accompagner dans sa démarche (jargon de pédago , sors de ce corps). Tu peux aussi voir ce qu’il dessine (plus moyen de dessiner des teubs tranquillou sans se faire gôler). Alors là , rêve de pédago aussi , mais pas le mien . Le côté Big Brother m’a vraiment fait flipper .

Bref , je navigue ainsi de sentiments en sentiments , jusqu’au moment où le VRP de Dic stoppe net son discours en réveillant ainsi mon collègue JP (qui venait donc de se fabriquer un cocon de bave tellement il roupillait) . Donc il stoppe , en scrutant l’extérieur , inquiet , et nous dit :

« C’est normal qu’il y ait un lapin , là? »

Simone bouge pas , j'vais faire un tour pour trouver un truc à nous mettre sous la dent . Et faire halluciner un VRP en passant .

Simone bouge pas , j’vais faire un tour pour trouver un truc à nous mettre sous la dent . Et faire halluciner un VRP en passant .

Oui , c’est normal . On a des lapins en liberté , des poules et bientôt des chèvres naines . Oui oui on est en ville , dans une zone industrielle même . Mais on est roots , nous.

Le fou rire me guette . Il est là , le salaud , tapi sous son ennemie la bienséance . Ne pas regarder les collègues , même si j’en meurs d’envie . Le mec s’est tapé 300 bornes pour venir présenter un produit high-tech à une bande de profs endormis et loin d’être convaincus , et se retrouve en pleine réunion nez à nez avec un lapin . Normalité , quand tu nous tiens , ne nous lâche pas .

Le mec reprend , très sérieux . Intrigué , mais sérieux .

Il tente à nouveau de nous séduire , je lui pose quelques questions parce quand même , le pauvre , il vient de loin , c’est pas bien de se foutre de sa gueule . Nous , les lapins , on est habitués . On est habitués à tellement pire , d’ailleurs .

ll nous explique comment le système est déjà en route dans certaines écoles , dans des SEGPA ou des IME . Bref , des écoles spécialisées comme la nôtre . J’apprends que la merveille n’est pas compatible avec MacQK .

Il stoppe net , de nouveau :

« Mais…c’est quoi , là , dehors ? »

On se tourne , on jette un oeil .

Ah , ça ? Oh , c’est rien, c’est notre bibliothécaire qui reste un peu le soir pour faire de la peinture et boire quelques bières avec son pote.

Et là? Ben , il cherche des brindilles à coller sur ses oeuvres .

Ça ? Ben ce sont des lunettes avec des LED sur les côtés . Ben oui , comment voulez-vous qu’il voit quoique ce soit dans la nuit pour trouver ses brindilles ?

Reprenons donc la réunion .

Rapidement on a bien senti qu’il n’avait plus qu’une envie : mettre un terme à ses hallus . Sous le choc , il termine . Il nous offre d’ailleurs un stylo 4 couleurs chacun , grand seigneur . On était comme des dingues .

Il nous salue de loin , pressé , un sourire coincé aux lèvres et détale vers sa voiture .

Je pense qu’à l’heure qu’il est , le mec de chez Dic a changé de boulot . Ou qu’il a avalé une boîte et demie de Lexopil .

Peut-être qu’il cherche des brindilles dans la nuit avec des lunettes à loupiotes , même .

Déni de parents

Dédicace aux parents d’un enfant « différent ». Et aussi pour les autres, pour que germe en eux la graine du doute. Tiens, les profs, prenez-en de la graine (du doute).

« Les parents refusent qu’il soit « orienté »?
– Oui, mais faut pas se leurrer, leur gamin est en échec. Il va galérer d’année en année! Ils ne se rendent pas compte les parents, mais on n’est pas formés ! J’en n’ai pas qu’un de gamin, moi, ils sont 26…Et puis, il sait pas lire, il écrit pas, c’est tout juste s’il parle.
– Ouais, c’est sûr, ils sont dans le déni. »

Toc toc toc?
Qui est là?
C’est moi Cascouilla, la petite voix rabat-joie, qui s’immisce dans votre petite conversation pour vous poser quelques questions.

Oui, c’est vrai que le parent est souvent dans le déni. Rideau (musique):
Un couple, qui s’aime (ou pas, mais ça, c’est son problème) et qui fait un bébé. Qui le rêve d’abord, qui le fantasme. Et qui apprend au bout du premier trimestre de grossesse que ce bébé ne « va pas bien ». Qu’en tout cas il sera différent. Qu’il faut prendre une décision : le garder ou l’évacuer.

Ou pas. Certains parents le découvrent à la naissance.

Le couple décide de la garder.

Il arrive, il est mignon. Il pleure beaucoup, longtemps. Le jour et la nuit. Pendant des mois. Le cauchemar commence.
Arrivent les étapes des premiers apprentissages : les enfants des copines marchent à un an, tiennent assis depuis 6 mois. Et veulent manger seuls, et courent partout.

Pas lui. Il ressemble à un nourrisson.

Arrive plus tard l’entrée à l’école. Elle a cessé de travailler pour s’occuper de lui : il n’ira que le matin. Des séances de kiné, de psy, d’orthophoniste, d’orthoptiste viennent perler ses journées. Toutes ses journées.
A l’école, il mord. Il crie et tape les autres. La maîtresse, pourtant douce et expérimentée ne  sait que faire de ce petit « inadapté ». Avec les parents, ils obtiennent une aide, une EVS 6 heures par semaine. Deux matinées, donc. Le reste du temps, il ne fait presque rien
La mère, pour pallier à ce manque, propose elle-même de venir aider son fils en classe. On lui dit non, qu’elle n’est pas habilitée. Elle se sent exclue.
Arrive l’entrée au CP. Il connait quelques lettres, commence à savoir compter. Quant au reste, personne ne s’attend à ce qu’il puisse faire mieux. Il est toujours accompagné de son EVS. Des cris remplacent souvent les mots. Mais les mots ont fini par venir, petit à petit. Alors, il ne mord plus.

Au milieu du CP, on conseille aux parents un changement radical pour le CE1. On leur propose un institut spécialisé pour « ce genre d’enfants ». La mère, dont la vie entière tourne autour de son enfant (« Elle l’étouffe, elle ne le laisse pas vivre. »), est tétanisée à cette idée. L’enfermer dans un centre comme celui-ci risque de l’empêcher de progresser. Mais elle accepte d’aller visiter les lieux. Le père, lui, pense que ce serait une bonne chose que l’enfant soit pris en charge des journées complètes. Ils pourraient respirer un peu, se retrouver. Recommencer à s’aimer, peut-être.

Arrive alors la visite : la mère ne peut détacher son regard de ces enfants qui hurlent au lieu de parler, qui agressent, mordent et se mettent à courir sans aucune raison. Il y a aussi ceux qui ont le visage très marqué, et ceux qui parlent tout seuls. Et des enfants trisomiques. Elle est maintenant sûre que cet endroit n’est pas fait pour son fils. Le personnel est chaleureux, très prévenant. Mais n’empêche, ces barreaux aux fenêtres…

Non, c’est sûr, leur fils à eux n’est pas comme ça. Cet endroit n’est pas adapté pour lui.

« Les parents refusent qu’il soit « orienté »? demande Sabrina, l’EVS de la classe.
– Oui, mais faut pas se leurrer, leur gamin est en échec, répond la maîtresse. Il va galérer d’année en année! Ils ne se rendent pas compte les parents, mais on n’est pas formés ! J’en n’ai pas qu’un de gamin, moi, ils sont 26…Et puis, il sait pas lire, il n’ écrit pas, c’est tout juste s’il parle.
– Ouais, c’est sûr, ils sont dans le déni. »

Mais, BORDEL, qui, dans ce cas, ne serait pas dans le déni? A quel moment avons-nous oublié d’essayer de comprendre, de nous mettre à la place de celui qui a un enfant handicapé, un enfant dyslexique, un enfant précoce, un enfant gros, bref, un enfant différent? A quel moment le déni, forme primaire d’auto-protection humaine devient-il un délit?

Être dans le déni devient une sorte de faille. Mais ne pas l’être c’est aussi accepter. Et parfois, accepter signifie renoncer.

 

Une journée parmi tant d’autres

Il est 6h. Mon réveil sonne, et difficilement, je me redresse. Dans le même état que si je sortais d’une machine à laver.
Nous sommes jeudi, je suis secouée des quatre journées précédentes. Je reprends mes esprits. Assise sur mon lit, je pense à leurs évaluations : j’ai compris que D. ne savait pas lire, X. ne connait que quelques chiffres, Z. est performant mais manipulateur et passe son temps à faire enrager les autres. Comment vais-je gérer ce groupe dont les élèves sont tellement différents les uns des autres?

Je déjeune. Les enfants se lèvent, les gestes s’enchaînent. J’essaie de me montrer disponible, je prends plaisir à ces choses simples : leur choisir une tenue, tartiner leur « pain et demi », les embrasser. Profiter du fait qu’ils vont si bien, finalement.

Je pars. Durant le trajet, je prépare ma journée : je me souviens que je dois photocopier l’emploi du temps de X. dont la famille d’accueil est perdue dans les horaires de ses journées. J’essaie de trouver une stratégie pour que D. accepte aujourd’hui d’entrer en classe sans passer par un stage d’un quart d’heure dans le couloir. Je réfléchis à un texte que je pourrais aborder avec tous, y compris avec ceux qui ne lisent pas. Je me dis que je pourrais tenter de dégoter des cubes en bois pour montrer l’addition à Z.

Il est huit heures, j’arrive dans la classe. Je commence à neuf heures, officiellement. Je fais mes photocopies, j’écris la date : en cursive pour ceux qui savent, en majuscules pour les autres. Je ramasse les boulettes de papier de la veille, je change la disposition des tables que j’avais mises « en U » pour qu’il se voient mieux. En fait, ils ne peuvent pas se voir. Je remets les tables alignées. Je corrige les feuilles de la veille, j’affiche la grille de comportement que je viens d’imprimer. Je cherche des supports en maths que je vais travailler avec eux ce matin, et je sors le matériel qui va avec. Et tant d’autres petits gestes qui me permettent à 8h55 d’être prête.

Il est neuf heures, la classe commence. J’entends les cris des jeunes que la classe inquiète, que la collectivité excite. Je vais chercher mon groupe qui arrive par petits bouts : un en taxi, l’autre en bus, trois autres sortent directement de l’internat. D. arrive en hurlant et me saute dessus, brutalement. Elle est contente de venir ce matin, mais la joie l’excite au plus haut point. Je les emmène en classe. Malgré sa joie apparente, D. ne veut pas venir, elle crie « non, pas la classe ! ». Je ne peux pas la forcer à entrer, elle est plus forte que moi physiquement. Maisje dois pouvoir la surveiller, elle est sous ma responsabilité. Je lui propose : « Tu as peut-être besoin d’un moment pour t’apaiser avant d’entrer? Tu peux rester dans l’angle de la porte, comme ça je te verrai. Et lorsque tu seras prête à être avec nous, tu pourras entrer. »

Cinq minutes plus tard, elle marque son entrée d’un « Ça y est. »

Il est 10h, l’heure de la récréation. Nous sortons et retrouvons l’établissement au complet : les plus jeunes ont 12 ans, les plus âgés en ont 20. Jeux de ballons, cris, interpellations, coups de pieds « pour plaisanter ». Et puis, coup de pied qui ne plaisante plus. C’est la première bagarre de la journée, les adultes séparent, tentent par deux fois de protéger leur visage. Les esprits se calment un peu, mais un des deux bagarreurs ne réussit pas à s’apaiser avec les mots de ceux qui le contiennent. Il leur faut l’emmener dedans, il hurle, tape dans les murs et dans les portes. Et puis, de rage, il se met à pleurer. Il va le tuer, cet enculé.

Retour en classe. Je récupère un autre groupe. Nous nous mettons au travail malgré les ricanements nerveux de H. perturbé par la soirée passée à la maison. Il a du mal à se concentrer, il agite les autres.

Il est midi, l’heure de la pause. J’en profite pour faire le point avec mes collègues sur mes élèves. Une sorte de réunion informelle qui me permet de cueillir un maximum d’informations.
A treize heures commence une autre réunion, formelle cette fois. Je suis contente, ma journée s’achèvera à 14h30 aujourd’hui; les jeunes sont rentrés chez eux à midi et nous travaillons entre adultes, comme tous les jeudis.
La réunion dérape, les tensions profondément ancrées remontent à la surface et finissent par éclater. Il est 15h, un collègue perd patience, abandonne son sang-froid et finit par exploser. On discute, on tente de comprendre. Je ne serai jamais à l’heure pour aller chercher les petits. J ‘envoie un sms à la voisine qui me rendra volontiers ce service. J’imagine mon dernier qui pleure à la sortie de l’école, parce que j’avais promis que ce serait moi aujourd’hui…

Je sors à 16h. Je rejoins ma voiture, je démarre en trombe. Les retrouver, les serrer contre moi. La joie, le bonheur de leurs mines solaires pour effacer les souffrances dont je suis témoin tous les jours.

J’allume la radio en plein débat sut l’Éducation : le sujet favori du peuple. Le rapport de l’OCDE sorti cette semaine a remis une bonne dose d’huile sur le feu. Les gens se déchaînent :
 » Ils devraient venir voir, les profs, ce que c’est que travailler dans la vraie vie. Ils arrêteraient vite de se plaindre. »
 » Je ne trouve pas que les instits devraient être mieux payés, faut pas déconner, ils ne bossent que 36 semaines. Et ne me ressortez pas l’argument des corrections et des préparations, c’est toujours le même refrain. »
 » Moi je connais un prof qui touche 3 000 € net par mois, avec les primes et tout. Et j’en connais un autre qui se vante d’avoir eu 4 en maths au concours. Alors, quand même, un tel salaire avec un tel niveau en maths, c’est honteux! »
 » S’ils sont fatigués, ils ont qu’à se reposer pendant les vacances, c’est la moitié de leur temps, on va pas pleurer, non! »

Touchée, blessée, j’éteins la radio.

Je repense à la souffrance que je lis tous les jours sur le visage de mes élèves.

Je repense aux cris, aux pleurs, aux coups donnés par manque de mots.

Je repense au couteau à steak trouvé dans la poubelle de la cour hier matin.

Je repense aux pompiers qui sont intervenus deux fois cette semaine pour emmener un jeune incontrôlable.

Je repense au poignet de G. entaillé par un morceau de verre la semaine dernière en pleine récréation.

C’est vrai, je ne sais peut-être rien de la vraie vie.