A bon entendeur…

Ni les lundis cup of tea, ni les thermos entiers de tisane sur mon canapé, ni les cours de yoga pris cette années n’auront eu raison de mon désarroi professionnel.
Des années que je cherche le lieu, ma maison professionnelle. Que j’essaie des écoles, des villes, des institutions.
Des années de chouettes rencontres, avec des gosses, des parents, des collègues devenus des amis.
Des années de questionnements, d’échecs scolaires essuyés, et quelques réussites aussi.
Mais de moins en moins.

Trois ans d’école extraordinaire. Et il faut dire que dans l’école extraordinaire, les élèves sont tellement extraordinaires qu’ils ne sont plus à portée de main de nous autres, enseignants. Plus clairement : les élèves dont j’ai eu la charge ces trois dernières années sont en errance dans notre système scolaire, qui, sous couvert de vouloir les inclure à l’école comme « les autres » les pulvérise intérieurement. Il est vrai que selon le point de vue, l’école inclusive fonctionne : les élèves porteurs de handicaps cognitifs scolarisés en REP+ (=mes élèves) échouent au moins aussi bien que leurs camarades, voire même mieux. A la différence près qu’ils sont montrés du doigt car différents. Beaucoup ne savent pas lire, ont d’importantes difficultés de compréhension, très peu d’autonomie, et un manque de confiance en eux intersidéral, agrémenté de quelques tocs et de bons gros troubles du comportement.

La difficulté majeure à ce stade de ma carrière, c’est que je n’ai pas la capacité à me dire que c’est comme ça, qu’on ne peut pas changer les choses, que je n’y suis pour rien. J’y suis pour quelque chose puisque l’institution scolaire, forcément, j’en fais partie.
Je suis prof. Enseignante spécialisée, fonctionnaire d’état. Membre à part entière d’un système scolaire qui me déplaît, qui brise les fragiles, enfants comme adultes. Et qui par dessus le marché mène depuis quelques années des campagnes de com’ ô combien maladroites quand elles ne sont pas ridicules.
Je suis entrée dans l’Educ’Nat’ en 2005. Ont suivi une année de congé mat’ et une année de stage. Puis Sarkozy. On sait tous que c’est la merde depuis tout ce temps.
On sait tous que même la gniaque de se battre contre les gouvernements successifs, on l’a perdue.

Et même la gniaque pour écrire, tu l’auras remarquée cette année, je l’ai perdue aussi.
Je n’ai plus envie que mon travail soit un combat, je suis fatiguée. J’ai envie d’enseigner, de partager, de voir l’étincelle. Avec les gamins, avec les parents, avec mes collègues. Des fêtes d’école, des beaux souvenirs. Des grands sourires et des éclats de rire derrière la porte de la classe. Des projets en gestation, les moyens de les réaliser. Les voir construire, fabriquer, raconter, montrer. Voilà ce que je veux.

J’ai choisi d’enseigner, et aujourd’hui je n’enseigne plus. Cette année, j’ai soutenu, consolé, protégé énormément, accompagné. Etayé comme on dit chez nous. Tenté d’éduquer. Apaisé les souffrances, en tout cas tenté de le faire. Une maman ? Une éduc’ ? Une infirmière ? Un travailleur social ? Tous ces métiers sont chouettes, mais ce ne sont pas les miens.

Je pourrais faire le mouvement, opter pour travailler dans d’autres milieux, plus « faciles », plus aisés. Je pourrais. Mais j’ai besoin de changement, et de faire concorder ma remise en question professionnelle avec l’entrée au collège de mes filles. Un virage serré en somme.

 

Alors voilà, je pars. Comprends-moi, je ne démissionne pas. Pas encore, j’ai besoin de recul d’abord. Je pars en famille, enseigner à l’étranger. Pas de cause noble, non, rien d’ambitieux. Les causes nobles m’ont tuée, alors si vous permettez, je vais me reposer un peu, psychologiquement du moins.

Demain, je pars pour un autre pays. Au moment où je te parle, deux armoires à glace s’affairent dans mon sous-sol en prononçant des mots incompréhensibles avec des « r » roulés et des « k » partout. Et qui grognent qu’il fait chaud chez nous.

Je vais peut-être fermer la porte de ce blog, car il me semble qu’en quittant l’école ici, ma matière première s’envole. J’en ouvrirai bien un autre sur la psychiatrie. Un truc avec le mot « chrysalide » dedans? Stay tuned les gars. Rappelez-vous, « Chrysalide ». Mais je vous préviens, si vous cherchez la poilade, passez votre chemin. Un autre combat, plus personnel cette fois, car les choses doivent être dites.

Dire qu’on va devoir apprendre le néerlandais, putain.

Allez, salut…

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Leçon de stylisme à l’égard des enseignants (et de tous ceux qui ont un jour fréquenté l’école et auraient bien envie de se fendre la poire)

L’autre jour, alors que je beurrais mes tartines en écoutant la radio, la voix suave de Catherine Boulet Boullay dans sa revue de presse m’annonçait que je trouverais aujourd’hui dans Le Parisien un article sur les choix vestimentaires des animateurs Télé. Leurs choix vestimentaires ne sont pas simples, tout est lié à l’image qu’ils doivent ou ne doivent surtout pas renvoyer. Je ne précise pas plus, si ça t’intéresse et que t’as que ça à foutre, tu peux lire le bouzin ici. Et sinon tu peux rester dans mes parages, parce que tu me vois venir grosse comme une camionne, je me suis dit :

« ET LES PROFS, ALORS, ON POURRAIT PAS EN PARLER DE LEUR TENUE VESTIMENTAIRE UN PEU DANS LE JOURNAL ? ÇA C’EST UN VRAI PROBLÈME DE SOCIÉTÉ, MERDE. ».

Parce que tu sais bien que nous, les profs, on aime que se plaindre, alors tu vois, je vais mettre encore 10 balles à la machine. D’avance, je présente mes excuses aux profs mecs, peu concernés par le contenu, parce qu’ils ne sont tenus que par un dilemme, toujours le même et que personne n’a encore résolu : t-shirt ou chemise ? (megalolilol)

Tous les jours, depuis maintenant 11 ans, je me demande comment je vais me saper. Paie ton calvaire. Voici donc quelques conseils avisés, à toi qui débutes, ou qui changes de classe d’âge, ou encore à toi, qui souhaites, une fois de plus te foutre de notre gueule en te rappelant les bons souvenirs de Mme Guillet, ta prof d’Histoire du collège, toujours habillée en violet de la tête aux pieds et qui sentait le patchouli, et l’oignon de sous les bras.

1) L’enseignante en maternelle 

Pour travailler en maternelle, « confort » est le maître mot : tu passes ta vie assise sur des chaises de nains et des bancs minuscules : exit donc le taille basse qui dégage ton string ficelle et ton bourrelet ventral, voire dorsal par la même occasion. Ou alors, si comme moi à l’époque, tu viens juste d’accoucher, tu peux tenter n’importe quel futal, mais avec tunique longue O-BLI-GA-TOIRE. Petites bottines ou ballerines (OUI, SI TU VEUX, DES CAMPERS), ou basket type Converse si tu n’as pas le pied plat, contrairement à moi encore (je pense qu’à la fin du billet, je pourrai te donner comme consigne : « Dessine Léonie d’après l’autoportrait physique qu’elle propose dans ce texte », ça pourrait être flatteur.)

Ton accessoire fétiche : le paquet de mouchoirs, essentiel en cas de pénurie de boîtes (au mois de Novembre, donc) (oui, parent, tu en donnes beaucoup des boîtes à morve, mais eux en produisent des litres, le stock est donc vite écoulé).
Ta coiffure : les cheveux attachés, tout le temps, parce que d’une, tu te baisses sans arrêt et que tu risques de bouffer tes veuchs, et que de deux, tu vas pécho des poux.
Ton parfum : l’huile essentielle de lavandin (pour la même raison que ci-dessus).

2) L’enseignante en primaire, version CP

Pour le CP, les règles sont les mêmes que pour les mater (ouais, on dit MATER dans le boulot, prononce MATÈRE).
Non, tu n’es pas obligée de ressembler à un étudiant en école d’Arts avec des collants de couleurs, des jupes à fleurs, des bottes Kickers et des trucs chelous dans les cheveux. Tu peux tenter le jean, le pull loose, voire la chemise, la veste sympa, les bottines. Exit toujours le taille basse, on se baisse encore pas mal sur les petits bureaux.

Ton accessoire fétiche : la boîte à dents qui tombent, pour éviter les pertes catastrophiques et les arnaques à la souris.
Coiffure et parfum : idem que pour la mater, pour les mêmes raisons (les poux ADORENT les CP, va savoir pourquoi, y’a peut-être un rapport avec les dents de lait qui tombent).

3) L’enseignante en primaire, version CE1-CE2

Alors toi, tout dépendra du profil de ta classe : ou tes élèves seront de bons lourdingues bien bébés, auquel cas retourne au point 2, ou bien ils sont en pénultièmadolescence et tu te diriges direct vers le point suivant.

4) L’enseignante en primaire, version CM1-CM2

Alors là, attention, c’est du sérieux. Au sujet du sérieux, d’ailleurs, les instits de cycle 3 ont la réputation d’’être les plus rabat-joie de la bande (du primaire, je précise, parce que plus ça avance et plus la rabat-joierie s’accentue).
Bref, ta tenue vestimentaire devient à partir de maintenant ta carte d’identité aux yeux des élèves. Oui, parce qu’avant ça, quoi que tu fasses où que je sois, tu étais trop belle, maîtresse. Maintenant, il va falloir faire un effort pour conserver ton statut de « belle maîtresse » (oui, on se branle de la pédago, là, arrête de râler, on cause mode). Soit tu choisis d’être une maîtresse trop cool, t’as vu, soit tu décides qu’ils te considèrent comme ta grand-mère. Tu peux également influer sur leur bon goût, et leur transmettre l’envie de se saper correctement. Bon, j’avoue que la limite très vite atteinte quand tu es une prof trop tendance, c’est le risque que tes élèves te demandent : « Wah, Maîtresse, vous avez acheté où vos nouvelles baskets, elles claquent ! ». Pas très professionnel.
Revenons à nos tenues. En cycle 3, deux choix (la tenue grand-mère n’est pas un choix possible) :

  • Soit ta classe est chaude comme la braise, et contient quelques cas qu’il est parfois nécessaire de courser jusque dans la rue*, voire de ceinturer au sol* pour stopper une bagarre : tu devras te munir de baskets.
  • Soit ta classe est plutôt calme, et tu peux te permettre ce que tu veux : jean, pantalon, jupe (et collants opaques, ce qui règle le problème de la longueur de la jupe qui ne fera plus ni tepu ni mémé ), bottes, bottines, baskets, etc. Non, tu n’es pas obligée de porter du Desigual. Non, même pas « juste le sac ».

Toujours pas de taille basse, hein, on sait jamais, si tu dois ceinturer. Évite aussi les décolletés, car si jusque là ils pouvaient juste te dire « On voit tes nénés, maîtresse », là ils risquent de ne pas s’en remettre de suite et de passer quelques nuits agitées. Car oui, les hormones sont déjà bel et bien présentes. D’ailleurs, tu ne te permettras plus de ne pas t’épiler pour les accompagner à la piscine, ou tu feras comme moi : tu préfèreras une tenue confortable au maillot de bain, avec un rechange au cas où tu sautes pour en sauver un.

Ton accessoire fétiche
: ton téléphone, pour la menace hebdomadaire : « TU VEUX QUE J’APPELLE « MAMAN « POUR LUI DIRE QUE TU METS DES PUNAISES DANS LE PAIN ?* »
Ta coiffure : toujours les cheveux attachés, la même histoire.
Ton parfum : tu peux commencer à sentir toi-même, les élèves se frottent moins.

5) L’enseignante au collège

Là, fais bien gaffe, tu vas forger ta réputation pour TOUTE ta carrière. Mais une chose est sûre, il te faut imposer le respect. La tenue est selon moi un bon moyen de prouver qu’on en a, avant même d’ouvrir la bouche. Depuis que je travaille au collège, j’ai découvert les talons. Je ne ceinture plus (pour le moment), je ne cours pas après les élèves, je ne surveille pas de récréation. Je peux donc m’habiller comme je le souhaite, et mettre des talons. Il va de soi qu’après des années de chaussures plates, je ne mets pas n’importe quels talons, hein, il me faut faire une analyse comparative rapport confort-qualité-prix-esthétique-confort. Autant dire que le choix est restreint.
Tu peux porter des jupes, des tailleurs, des jeans. Mais attention aux jeans troués, qui peuvent être LA bête noire de ton Principal, pire que l’absentéisme. Le mien, par exemple, renvoie systématiquement les élèves chez eux lorsqu’ils portent un jean troué.
En parlant de trou, tu seras prévoyante : tu mettras une paire de collants neufs de rechange dans ton casier ; en cas de filage, ils te sauveront. Crois-moi, j’en ai fait les frais, et j’ai fini la journée grimée en punk des années 90. Parce que là, on n’est plus « entre nous ». On est dans la jungle de la réputation.

Ton accessoire fétiche : un carnet de correspondance; entre ceux que tu prends aux élèves, ceux qu’on te rend, ceux que tu oublies de rendre, tu en as toujours un à la main. À porter sous le bras, c’est LE geste fashion.
Ta coiffure : peu importe, mais impeccable et travaillée.
Ton parfum : un parfum bien fort, bien capiteux. Le parfum qu’on pourrait nommer « Castration ».

Voici donc quelques conseils qui ne mangent pas de pain. Je m’arrête au collège, car je n’ai pas encore étudié l’espèce des profs de lycée.

Je soumettrai une grille de tenue vestimentaire aux inspecteurs qui serviront d’évaluation lors des inspections, alors faisez gaffe.

Allez.

* Véridique

Peace and love ma soeur

C’est la rentrée qu’on se le dise. Et qu’on se le dise aussi, la rentrée amène sur ses rives son lot de conflits, comme le ressac des sacs plastiques sur les plages (métaphore de chiottes de celle qui se voudrait bien encore un peu en vacances). Parmi eux, la bonne vieille guerre parent-instit qui, après une belle trêve de deux mois bien méritée, revient gonflée à bloc. Et, avant même que tu ne commentes, toi le cassebonbec qui lit pas les bio des gens, je te rappelle que je suis ET instit’ (enfin plus maintenant, j’ai d’autres chats à fouetter) ET parent (trois fois, même) et que même j’ai appris à faire les deux en même temps. Je suis donc légitime à écrire ce qui suit et en plus je suis chez moi, nanméo (d’abord t’as enlevé tes groles avant de marcher sur le tapis ?)

Revenons-en à là où nous étions avant de nous égarer dans les mises en garde d’avant propos.

C’est donc la rentrée, et toi, le parent, tu n’es pas content. Ton enfant, ton bébé, ton tout-petit rentre à l’école, ou y retourne, et va passer une année avec cette affreuse sorcière (ou connasse, selon certains commentaires FB) qui TU TE RENDS COMPTE ne t’écoute même pas quand tu lui dis que la prolongation de toi-même a son petit biberon d’eau dans son cartable et un petit paquet de mouchoirs au cas où parce que tu as remarqué que de son micro nez coulait une jolie morvounette ce matin après son petit déjeuner. Cette chèvre qui te fait une remarque sur le fait que le doudou en grande section ça ne va pas être possible ou encore qui te demande d’alléger un peu ses journées parce qu’elle trouve que garderie-école-cantine-école-périsco ça fait beaucoup pour un enfant de 3 ans. Cette enflure qui se permet de te rendre les putains de chaussons que tu as mis 5 heures à négocier avec ton lapinou meringué (devenu à cet instant précis de négociation pantouflarde « petit con » dans le rayon licence de la halle aux godasses qui pue le plastoc pétrolé) parce qu’ils ne sont pas facile à enfiler et que si les 35 viennent avec des croumirs Cars difficile à mettre (en qui foutent la gerbe rapport au plastique) on passe la matinée à mettre des chaussures.

L’ombre de toi-même va donc passer une année terrible avec cette grognasse, une année traumatisante, une année qui de toute façon ne lui apportera rien.

C’est donc la rentrée, et toi, l’instit’, tu n’es pas content. D’abord, malgré tes deux mois de vacances à te faire dorer la pilule aux maldives (on me dit plutôt au GCU de Pornic dans mon oreillette, rapport au porte-monnaie), tu n’as pas eu le temps d’aller acheter ta tenue de rentrée et ça, c’est très très contrariant. Tu n’es pas content parce que c’est reparti, les jérémiades parentales du matin. Le nez qui coule, la mauvaise nuit, le mal de ventre (pour lequel tu t’empresses de rappeler qu’un enfant malade n’a pas sa place à l’école, rapport au fait que t’en as marre de te faire gerber sur tes Kickers trois fois par an), le copain qui a tiré les cheveux hier en récré et que tu n’as pas vu, non pas parce que tu étais cachée en salle des maîtres mais parce que tu soignais le genou d’Enzo qui venait de se croûter sévère. Les parents en retard au portail, toujours les mêmes, les enfants absents réguliers (comment fait-on pour travailler dans ces conditions, je vous le demande ?), ceux qui ne savent pas s’ils mangent ou pas à la cantine. Les parents qui coupent la parole aux autres parents, les parents qui prennent des RV médicaux sur le temps scolaire, les parents angoissés. Les parents qui couchent tard leurs enfants, les parents qui les laissent à la garderie-école-cantine-école-périsco et qui pourraient sûrement faire autrement.
« Quand on voit les parents, on comprend mieux ».

Alors, approchez, tous les deux. Plus près, là.

Le parent, dis-toi bien que ton enfant, ton bébé ton tout-petit n’est pas toi. Que peut-être il aimera l’école cette année. Et peut-être même, comble de l’horreur, qu’il aimera sa maîtresse. Mais en cachette, hein, t’inquiète, il ne te le dira point, de peur de te décevoir ou te blesser. Dis-toi aussi que oui, toi seul sait faire parfaitement avec ton enfant, que toi seul sait ce qui lui convient, mais qu’il peut et qu’il va s’adapter forcément. Parce que la vie, c’est l’adaptation permanente. C’est vrai : il est difficile d’admettre que ton seul et unique devient subitement 1 parmi 30. Qu’il passe d’un être exceptionnel à tes yeux à un être ordinaire aux yeux d’un(e) autre.

Toi, l’instit’, tu n’as peut-être pas d’enfant. Ou bien si tu en as, tu oublies parfois de réfléchir à la vie des gens. Chacun fait comme il peut, avec les moyens qu’il a. Moyens financiers, moyens humains, et parfois, moyens intellectuels. Ne juge pas, mets-toi à la place des gens et demande-toi comment tu ferais, toi.

Parce qu’en fait, vous n’êtes que la continuité l’un de l’autre, hein. Vous avez le même objectif : faire grandir ce petit être. Et que vous battre pour de telles conneries risque simplement d’entraver cette belle entreprise.

Allez en paix, mes amis. Peace and love mon frère. Peace and love, ma soeur.

Polémique, Victor, encore.

Petit coup de grisou du soir, espoir.

(Précision lexicale pour éviter les confusions qui n’ont pas lieu d’être : COMPRENDRE n’est pas CAUTIONNER. Merci.)

Je comprends que toi, le parent, tu aies envie que l’école fasse son travail d’instruction et concocte à ton môme une jolie activité pédagogique autour de l’éclipse demain.

Je comprends l’enseignant qui prépare sa jolie activité, riche et pleine de sens, un beau projet qu’il travaille en classe depuis des semaines, les groupes sont faits, la salle informatique est réservée, et y’aura même la maman de Leïla qui vient donner un coup de main ce matin-là.
Enseignant qui devra tout annuler pour cause de principe de précaution, deux jours avant.

Je comprends le parent qui n’a pas confiance et ne mettra pas son gosse à l’école, parce qu’on ne sait jamais : imagine qu’ils les surveillent mal, il va se cramer les yeux. Non, autant qu’il reste à la maison.

Je comprends aussi l’inspecteur qui aura à faire face à 357 plaintes pour yeux cramés, défaut de surveillance, ou migraines ophtalmiques soudaines. Et qui décide de ne pas faire sortir les enfants.

Je comprends surtout les parents qui ont envie d’être partie prenante de l’instruction de leur gamin, et qui, le temps d’une matinée auront envie de partager ce moment unique avec lui, une paire de lunettes chelous sur le nez, des étoiles dans les yeux. Et de faire craquer l’école, c’est vrai mais en même temps, l’instruction est obligatoire. Pas l’école.

Je comprends tous les points de vue, tous s’entendent et se respectent.

Par contre, ce que je ne comprends pas, c’est la rage déversée sur certains statuts FB, qui donnent l’impression que finalement, on attend que cela, une bonne vieille polémique qui va permettre d’ouvrir les vannes des rancunes. J’ai lu « ces idiots », « ces débiles », et j’en passe, je ne lis pas tout, ça m’épuise.

Mais je ne comprends pas non plus qu’on interdise aux parents d’exercer leur rôle de parents et qu’on ne leur permette pas de faire de ce moment unique un temps fort de l’enfance de leur enfant. Et d’aider à l’instruire. Parce que finalement, chacun se bat pour son bout de gras, hein, mais le bout de gras est le même : l’enfant. Au final, on veut la même chose : l’aider à grandir. 

Je ne comprends pas non plus qu’on brandisse l’étendard du « L’école est obligatoire, vous savez, et voir l’éclipse avec ses parents n’est pas une raison d’absence recevable », provoquant ainsi la perte de confiance mutuelle entre parents et enseignants. La prochaine fois, tu appelleras la directrice et lui diras qu’il avait mal à la gorge. Mais ça va mieux cet après-midi, merci.

Un débat fort, très fort, dans lequel chacun oublie qu’il peut peut-être écouter l’autre et éventuellement faire autrement.

PS : Le titre ? Un jeu de mot foireux, qui, je le sais, plaira à l’un d’entre vous.

Dans la même école

Lorsque nous étions petites, nous étions dans la même école. Une école élémentaire en pleine ZUP comme on disait à l’époque, mais qui parce qu’elle accueillait aussi les enfants d’une partie plus favorisée de ma ville de banlieue, était « mixte ».

Nous étions dans la même école, mais n’avions pas le même âge. Tu étais plus jeune que moi, tu as l’âge de ma soeur, me semble-t-il.

Nous avons foulé les mêmes escaliers, essuyé les mêmes bureaux doubles avec leur barre métallique au milieu qui permettait parfois de « se mettre à trois » pour faire un travail de groupe, ou écouter une histoire, rempli les mêmes encriers avec des coquilles de pépites vides ( génération stylo Bic qui n’a pas connu la plume).

Nous avons eu les mêmes enseignants, fréquenté la même piscine, subi les mêmes humiliations par le prof de judo qui intervenait à l’école, lui champion du monde, nous sombres ignares qui finirions gras et stupides à force de refuser tout effort physique. Même si des efforts, nous en faisions.

Nous ne nous connaissions pas, de vue simplement. Tu fais partie de ceux à qui je n’ai jamais parlé, nous n’avions personne en commun, des lieux seulement. Je fais partie de ceux, moi la blonde insipide, que l’on ne remarque pas si l’on ne m’entend pas rire (je suis donc blonde à rire de hyène).

Et puis, je suis partie de cette ville, je filais un coton qui déplaisait à mes parents. Il valait mieux pour moi que j’aille au lycée des privilégiés, dans les plus jolis quartiers, les mieux desservis, avec les élèves qui habitent les appartements les plus grands et les plus typiques du centre ville de Lyon, les meilleurs professeurs et un des meilleurs pourcentages de réussite au bac. Carte scolaire et égalité des chances mon cul.

Ensuite, j’ai fait ma vie : la fac, le boulot, le concours, le métier, les enfants, le mariage. Et tout ça sous le bras, je suis revenue dans notre ville.

Et à nouveau, nous étions dans la même école, 20 ans plus tard.

Mais pas du même côté du portail.

Lorsque j’arrive à l’école, ta fille est au CP. Son prénom est sur toutes les lèvres. Elle inquiète, elle interroge. Elle comble tous les silences de nos repas, une grande partie de nos réunions. Elle est minuscule, vraiment petite. Mes filles, alors âgées de 4 ans et petites en taille, ne mesurent pas moins. Les enseignants seront fiers en fin d’années quand elle aura pris 2 cm. Les seuls qu’elle prendra en trois ans.

Elle vole les goûters des autres. Tous, un à un s’ils traînent sur les bureaux, disparaissent. « La voleuse de goûter », c’est elle. On prend garde, on la tient à l’oeil. Mais elle est petite et maligne, elle se faufile. On ne va tout de même pas l’empêcher d’aller aux toilettes, hein.  Alors, elle remonte les escaliers, se faufile dans les classes, parfois laissées ouvertes le temps d’ une récréation confiante. Elle investit même le sacro-saint lieu de l’école, privilège des grandes personnes, et que la seule idée de pénétrer effraie les plus téméraires : la salle des maîtres. Elle s’empiffre du chocolat des maîtresses, des restes de gâteaux d’anniversaire qui traînent là depuis le repas de midi.

Jamais elle n’est malade. Jamais elle ne grossit. Jamais elle ne grandit non plus.

Nous étions dans la même école. Je ne sais pas ce que tu vivais. J’en déduis, alors que je vois ta fille sous-alimentée, les pieds abîmés par des chaussures bien trop petites, la tête pleine de poux, que tu vivais de la merde.

Dis-moi que tu vivais de la merde, c’est pas comme si ça excusait tout, mais au moins, ça expliquerait la merde que tu fais vivre à ta fille. Qui est aujourd’hui en CM1 et mesure la même taille que mon fils qui est en moyenne section.

C’est vrai qu’il est grand pour son âge mais quand même.

Achille

Tu t’appelais Achille et tu avais 3 ans. J’étais stagiaire. Et nous étions dans une belle école, au sein d’un beau quartier où les-gens-sont-sympas-comme-dans-un-village-mais-on-est-en-ville-quand-même. Bref, un quartier bobo, avec des parents sympa comme tout, des mamans rigolotes et motivées pour t’accompagner où tu veux, des bébés en écharpe dans tous les sens, des élèves qui t’apportent des CD des Ogres de Barback pour qu’on écoute leur chanson préférée.

Tu étais vif, tu avais le sourire, tout le temps. Quand tu parlais, tu avais toujours un mot pertinent, ou drôle. Un amour d’élève.

Pour ne rien enlever à ce joli portrait, je te l’aurais bien tiré, moi le portrait. Parce qu’en plus du reste, tu étais joli comme un coeur. Tout petit, tout blond, avec des yeux noisettes. Des calots brillants, pleins d’étoiles.

C’était il y a 9 ans, et je m’en souviens encore, je te revois. Je pense qu’à l’époque, si on m’avait dit que j’aurais un fils un jour, j’aurais croisé les doigts pour qu’il te ressemble.

Je voulais te dire que tu avais compté. Que dans ma carrière, certes pas encore très étendue, mais quand même, j’ai gardé beaucoup de visages tristes, de coeurs brisés. D’enfants démolis ou d’autres trop responsables. Sans parler de ceux qui sont, eux, complètement irresponsables. Voire inconscients. Et même handicapés. C’est d’eux que je parle le plus souvent, c’est vrai. Ils ont beaucoup compté. Ils m’ont marquée, ils m’ont construite professionnellement, ils m’ont fait grandir, ils m’ont blindée.

Toi aussi. Parce que c’était si facile de t’éveiller, te faire sourire et te passionner. De t’emmener avec moi dans des histoires, dans des chansons et des projets. Parce que c’est reposant autant de facilité, de légèreté.

Parce que finalement, Achille, dans ma carrière, ce sera toi l’élève « différent ». Des élèves comme toi, je pense que j’en aurais peu dans ma carrière. Par choix, sois-en certain, mais pour cela et pour le reste, je ne t’oublierai jamais.

Il y en a d’autres dont je me souviens, des très discrets, des très discrètes. Des grands timides et même un presque mutique qui braillait sur ses parents en fin d’année scolaire.

Alors, avec tout ce qu’on entend sur les enfants, sur les ados en ce moment. Après tout ce que vous prenez par les médias et par les cons, je voulais te dire, Achille, je voulais vous dire, les autres que vous êtes mon essence.

Vous avez tous compté.

Vous comptez, tous.

Chronique de l’école d’aujourd’hui : le courage

J’ai failli participer à la deuxième édition du concours « 48 heures pour écrire », dont le thème était « Le courage ». Si je l’avais fait, voilà ce que j’aurais écrit. Ce texte est pour Nader.

Victor

Depuis le jour de la rentrée, cet enfant l’interpellait. Il avait tout de l’enfant en échec scolaire et elle avait décidé qu’avec un peu de rigueur il rentrerait dans le moule et se mettrait au travail comme les autres.

Alors, elle le reprenait souvent sur la tenue de son cahier qui était « un vrai torchon », sa façon de tenir son stylo, ou encore sur les devoirs qu’il ne faisait pas (« Quelle excuse vas-tu encore me pondre , cher Victor? »).

Lui semblait surpris : si son cahier était sale, c’est parce qu’il avait aidé sa mère à cuisiner pendant qu’il essayait de faire ses devoirs, si ses devoirs n’étaient pas faits c’est parce qu’il avait du aller voir un oncle hier soir, et oui, il tiendrait son stylo correctement dorénavant.

Il sentait mauvais ; elle lui faisait remarquer et il répondait que si, il se lavait.

Les mots qu’elle écrivait à l’intention de la mère restaient sans réponse, sans signature; il lui expliquait qu’elle n’avait pas pu s’en occuper, qu’elle se sentait mal hier soir.

Ce matin? Non elle n’aurait pas pu signer non plus, elle dormait quand il était parti pour l’école.

Alors, elle avait tenté de rencontrer la mère. Visiblement, celle-ci élevait seule son fils, n’avait d’ailleurs qu’un enfant et ne travaillait pas.
Cependant, elle ne répondait pas au téléphone, semblait même avoir changé d’opérateur téléphonique sans juger bon d’en avertir l’école, et ne répondait jamais aux écrits. Son fils avait fini par lâcher du bout des dents que «Toute façon, elle sait pas lire . »

C’est aussi à cette époque là que Victor commença à se plaindre de maux de ventre. Il se sentait mal et demandait à sortir. Deux ou trois fois par jour, son malaise reprenait. L’enfant qui l’accompagnait dehors était formel : uns fois dans le couloir, Victor se sentait mieux. La conclusion fut donc sans appel : il mentait.

En classe, il ne travaillait plus. Il lui fallait une demi-heure pour sortir ses affaires et ouvrir son cahier.

Elle avait l’impression qu’elle n’en tirait plus rien et commençait à désespérer de rencontrer la mère. Elle misait tout sur cette rencontre.

Rencontre qui ne fût pas celle escomptée.

Elle la vit arriver dans sa classe, titubante, en plein après-midi, alors que la classe s’apprêtait à entamer une leçon d’Histoire.

« Parait que vous voulez me voir? C’est Victor qui m’a dit.
– Oui…heu…disons que ce n’est pas trop le moment…
– Faut savoir, hein, éructa la mère. Vous voulez me voir, j’suis là maintenant.

Elle s’approcha de la mère et se rendit compte qu’elle empestait l’alcool. La gêne s’installa. Elle demanda aux enfants de l’attendre un instant, pendant qu’elle s’entretenait cinq minutes avec la maman.

Entretien stérile évidemment, la mère étant incapable de rester concentrée sur le même propos plus d’une minute, et l’enseignante ne l’écoutant que d’une oreille, l’autre étant destinée à sa classe qui s’agitait derrière la porte.

Cet après-midi là, Victor finit la journée allongé à l’infirmerie, plié en deux par de terribles maux de ventre.

Et puis, un matin,  Victor fut absent. Il était 9h15 lorsque la directrice de l’école fit irruption dans la classe en brandissant le combiné téléphonique dans sa direction : « C’est pour toi , c’est Victor. »

Surprise , elle prit le combiné. Surprise qu’il l’appelle, il ne devait donc pas être malade. Surprise aussi de l’anormalité de la situation : ce sont les parents qui appellent en cas d’absence d’un enfant, et non l’inverse.

« Bonjour Maîtresse , c’est Victor.
– Bonjour Victor, que se passe-t-il? Pourquoi n’es-tu pas en classe?
– J’attends les pompiers, Maîtresse. Je les ai appelés parce que ma mère, elle était tombée par terre. Un peu comme dans les pommes quoi. Alors, j’attends avec elle pour pas qu’elle soit toute seule. »

Elle imagina ce garçon de huit ans, seul à côté de sa mère. Inquiet à l’idée que sa maman puisse s’étouffer. Inquiet à l’idée que sa maîtresse puisse le punir pour son absence.

La réalité, le quotidien de cet enfant, lui arrivèrent alors en pleine figure, avec toute la violence que le drame de sa vie comportait. Elle s’arma de courage, prit son sac et sortit le rejoindre.