#Guimauve

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Voilà, à peine le temps de se connaître, de dire ouf, et puis, ça y est, l’année est finie. Une année riche, dense, jalonnée par des rencontres denses, des amitiés naissantes (mes collègues), et puis surtout, vous, toi, les élèves.

À peine le temps de la rencontre, et voilà, il faut nous dire au revoir.

Toi, la roumaine aux cheveux noirs corbeaux, aux ongles longs, peints de façon … très personnelle. Toi qui lis bien, mais n’écris pas sur les lignes, déchire tous les papiers en petits, tout petits morceaux, toi qui fous de la colle partout, sur tes doigts et sur la table. Toi qui perds tous tes cahiers, tous les stylos, les tiens, les miens, et ceux des autres, mais après les avoir réduits en miettes, bien sûr. Toi qui avais mieux à faire que venir en cours : dormir, faire des courses, ou pas envie. Mais qui est venue en ULIS tout le temps, ou presque. Toi pour qui trouver un stage, et une orientation professionnelle a été un véritable casse-tête. Toi qui es si timide, et qui montre tout à la fois : le décolleté, le dos nu, la jupe si courte. Toi à qui personne n’a appris que non, ce n’est pas possible de s’habiller comme ça dans notre société et d’inspirer le respect, même si on est une toute petite fille en dedans, on n’en reste pas moins une jeune fille de 16 ans en dehors. Toi à qui il a fallu que j’explique comment tu devais t’habiller pour passer le CFG *, à qui j’ai donné RV devant le collège et qui est arrivée en bus, une minute trente avant l’heure indiquée sur ta convocation, essoufflée, paniquée, en stress complet, redevenue si fragile à nouveau, de devoir parler à un jury que tu ne connaissais pas, sans moi, non bien sûr, tu dois y aller seule, c’est ton examen, pas le mien.
Je ne t’ai pas appris grand chose, on partait de trop loin; arrivée en France et à l’école à 10 ans pour la première fois de ta vie, trois changements de collèges et de logements (Logements ? Habitations ? Cabanes).
Je t’ai montré des films que tu ne connaissais pas.
Et pour te dire au revoir, je t’ai offert un carnet pour griffonner, écrire, coller, faire ce que tu veux, et toi, tu m’as sauté au cou, avec des larmes plein les yeux. J’aurais tellement aimé avoir 10 ans devant moi avec toi, pour te montrer et pour t’apprendre. Recommencer du début : la maternelle, découper, déchirer, entourer, coller, se socialiser, rester assise, être à l’heure, être assidue, jouer, parler et tout le reste. Tu m’as sauté au cou, et râclé les fonds de tiroir pour m’offrir une énorme tablette de chocolat, avec des grosses noisettes, et une crème anti-âge pour homme (?). Oui.
Merci pour ce geste qui paraît peu, mais je sais à quel point il est coûteux, et important pour toi. Il l’est pour moi aussi.

À toi aussi, le grand timide, dyspepsique et désarticulé, je dois dire au revoir. Tu es bien entouré, ton année de 3ème a coulé, tranquillement, tout le monde t’aime, les profs et les élèves, tu iras en lycée pro l’an prochain, enseignement adapté aussi, tes difficultés sont trop nombreuses pour qu’il en soit autrement. Tu es si sage, si calme. Tellement jeune à l’intérieur que ta maman te protège tout serré.
Je t’ai un peu bousculé, moi. Parce que la vie, ça bouscule. On a parlé d’amour (quand ils s’embrassent dans Twilight, tu te souviens ?). On a parlé de sexe aussi. Élève multidys et prisonnier de ta propre tête, de ta propre bouche, à qui on a posé des questions sur la contraception le jour du CFG, tiens. J’étais avec toi, tu étais dans tes micro-souliers. Mais tu leur a quand même montré tes dessins, tes BD dont tu es si fier, et moi aussi, nous aussi, nous sommes tous fiers de toi.
Je t’ai offert un carnet pour dessiner, avec un crayon en velours, que j’avais rapporté du Danemark. Tu étais heureux, là, devant moi, à ne pas savoir comment dire merci. Tu ne savais pas si tu pouvais me faire la bise, ou me serrer la main, voire verser une petite larme. Tu es resté là, tout dégingandé que tu es, avec tes longs bras le long de ton long corps, embarrassé par toi-même. Et vu que je ne suis pas forte pour les grandes démonstrations, j’ai fait pareil, en moins dégingandée et avec plus de larmes dans les yeux.

Et enfin, il y a toi, dont on avait parlé ici, et dont on a parlé toute l’année tellement tu prends de place. Toi qui a trouvé un projet professionnel qui tient vraiment la route. Toi qui reviens de loin mais qui a tellement de route à faire encore pour entrer dans les cases de l’acceptable par notre société. Toi qui fais tellement de bruit et qui réponds à tout le monde, tout le temps.
Toi qui nous a dit que si tu croises ta mère, la vraie, hein, pas celle qui t’élève, celle qui t’a abandonnée, quoi, elle va « se manger une sifflante ». Mais qu’avant, tu lui poseras plein de questions. Tu m’as dit au revoir plein de fois, tu m’as écrit un poème, en cherchant minutieusement l’orthographe des mots sur l’ordinateur de la classe. Une déclaration d’amour terrible, comme tu sais les faire depuis peu, tu as ouvert les vannes et maintenant tu ne sais plus les refermer.
Je t’ai offert un carnet pour écrire des slams, parce que tu es forte en slams et pauvre en carnets, avec un stylo, minutieusement choisi pour te ressembler, un peu ado mais avec plein de coeurs. Ton père a pris le carnet en décrétant : « Toute façon, tu vas en faire quoi, toi? ». Il ne te l’a pas rendu. Si j’avais su qu’il serait jaloux, j’en aurais pris un pour lui. Mais ce qui t’importait, de toute façon, c’était d’avoir récupéré le mot à l’intérieur.
Merci de m’avoir entraînée à la patience, merci aussi pour tes leçons de vocabulaire. Grâce à toi, je sais aujourd’hui ce qu’est « un bigo de la gratte ». Et au passage, bien sûr que moi aussi, je t’aime, mais je ne pouvais pas te le dire comme ça, voyons.

Il est temps de se quitter, et pour vous de partir, de continuer à grandir, cheminer vers votre vie d’adulte qui se rapproche de plus en plus vite, aujourd’hui si près.
Moi je reste là encore un peu, au chaud, avec les autres, ceux qui restent et aussi ceux qui arrivent. Qu’il va falloir driver, cadrer, guider, aider, et aimer, aussi, un peu.
Même s’ils finiront, eux aussi, par partir.

 

 

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Le radeau – Introduction

En arrivant, je pensais trouver des élèves limités, neuneus comme ils disent, bêtes parfois, stupides d’autres fois. Certains d’ailleurs sont très limités en compréhension, c’est vrai, et c’est ce qui les empêche de progresser normalement. Ils sont là pour que malgré cela, je puisse les aider à apprendre et se construire.

Ce n’est pas le cas de tous. D’autres ont des troubles de la mémoire, une carte mère qui n’imprime pas. D’autres ont des troubles du langage écrit (que tout le monde connaît sous le nom de dyslexie), associés avec des troubles de la mémoire et des difficultés de compréhension.

Joli package.

Et puis il y a les autres. Ceux que je ne pensais pas trouver là, et qui sont une rencontre explosive pour moi. Explosion nerveuse, explosion de sentiments, explosion de colère parfois, explosion d’amour. Ce sont ceux qu’on appelle les « empêchés de penser », ceux que la situation familiale ou environnementale a laissés sur le carreau, parce qu’ils n’avaient pas les ressources pour lutter. Ceux qui ont la « pensée figée ». Frozen. Ceux pour qui apprendre, c’est se mettre en danger, et qui ne travaillent plus, ne progressent plus, n’apprennent plus. À tel point qu’on a pu les trouver déficients pour des tests. Et qu’ils sont aujourd’hui ici.

Les voici tous sur mon radeau.
Les déficients, les multi-dys, les figés.

Une partie des éclopés de l’école, en somme.

Sur mon radeau, on rame ensemble.
On rame en Français. On rame en Maths. Surtout moi, en vrai.
On rame en Histoire. On rame en Géo. On rame en Sciences Physiques. Surtout moi encore.

Et puis on parle, beaucoup. Eux parlent surtout, et moi j’écoute. L’injustice, la souffrance, la stigmatisation.
« Ils disent qu’on est handicapés. Quand je viens ici, je me cache. »
« Je sais pas pourquoi je suis là. »
« Un jour, ma mère m’a dit que j’allais changer d’école. C’était en primaire. Et puis, un taxi est arrivé. Je suis monté dedans, et il m’ a emmené dans ma nouvelle école. Et là, je suis entré dans une classe où on n’était que 12. C’était une CLIS, et je comprenais pas pourquoi j’étais là avec ces élèves bizarres. »
« Le prof de techno, il m’a fânée, de toute façons, j’irai plus dans son cours de merde. J’y comprends rien. »
« J’ai rien compris à la leçon de physique et j’ai un contrôle demain. On peut la travailler ? »

J’écoute, je cajole, je recadre surtout. « L’étayage », dit-on en pédago.

Je sors ma boîte à outils, je bidouille, je répare, j’ajoute une rustine, je les regonfle un peu, je leur serre un peu la vis. Ils repartent un peu moins abîmés, au mieux. Jamais remis à neuf.

Je leur fabrique des outils, des aides, des béquilles qui leur permettent d’être moins bancals, au moins pour un instant. Le temps d’une lecture, d’une leçon, d’un exercice.

Je n’ai pas beaucoup le temps d’écrire, de partager ça avec vous, parce que je suis tellement avec eux. J’ai eu besoin de recul pour vous les raconter.

Et ouvrir une nouvelle rubrique que j’appellerai « Le radeau ».

À très vite, alors.

Allez, salut.