#Guimauve

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Voilà, à peine le temps de se connaître, de dire ouf, et puis, ça y est, l’année est finie. Une année riche, dense, jalonnée par des rencontres denses, des amitiés naissantes (mes collègues), et puis surtout, vous, toi, les élèves.

À peine le temps de la rencontre, et voilà, il faut nous dire au revoir.

Toi, la roumaine aux cheveux noirs corbeaux, aux ongles longs, peints de façon … très personnelle. Toi qui lis bien, mais n’écris pas sur les lignes, déchire tous les papiers en petits, tout petits morceaux, toi qui fous de la colle partout, sur tes doigts et sur la table. Toi qui perds tous tes cahiers, tous les stylos, les tiens, les miens, et ceux des autres, mais après les avoir réduits en miettes, bien sûr. Toi qui avais mieux à faire que venir en cours : dormir, faire des courses, ou pas envie. Mais qui est venue en ULIS tout le temps, ou presque. Toi pour qui trouver un stage, et une orientation professionnelle a été un véritable casse-tête. Toi qui es si timide, et qui montre tout à la fois : le décolleté, le dos nu, la jupe si courte. Toi à qui personne n’a appris que non, ce n’est pas possible de s’habiller comme ça dans notre société et d’inspirer le respect, même si on est une toute petite fille en dedans, on n’en reste pas moins une jeune fille de 16 ans en dehors. Toi à qui il a fallu que j’explique comment tu devais t’habiller pour passer le CFG *, à qui j’ai donné RV devant le collège et qui est arrivée en bus, une minute trente avant l’heure indiquée sur ta convocation, essoufflée, paniquée, en stress complet, redevenue si fragile à nouveau, de devoir parler à un jury que tu ne connaissais pas, sans moi, non bien sûr, tu dois y aller seule, c’est ton examen, pas le mien.
Je ne t’ai pas appris grand chose, on partait de trop loin; arrivée en France et à l’école à 10 ans pour la première fois de ta vie, trois changements de collèges et de logements (Logements ? Habitations ? Cabanes).
Je t’ai montré des films que tu ne connaissais pas.
Et pour te dire au revoir, je t’ai offert un carnet pour griffonner, écrire, coller, faire ce que tu veux, et toi, tu m’as sauté au cou, avec des larmes plein les yeux. J’aurais tellement aimé avoir 10 ans devant moi avec toi, pour te montrer et pour t’apprendre. Recommencer du début : la maternelle, découper, déchirer, entourer, coller, se socialiser, rester assise, être à l’heure, être assidue, jouer, parler et tout le reste. Tu m’as sauté au cou, et râclé les fonds de tiroir pour m’offrir une énorme tablette de chocolat, avec des grosses noisettes, et une crème anti-âge pour homme (?). Oui.
Merci pour ce geste qui paraît peu, mais je sais à quel point il est coûteux, et important pour toi. Il l’est pour moi aussi.

À toi aussi, le grand timide, dyspepsique et désarticulé, je dois dire au revoir. Tu es bien entouré, ton année de 3ème a coulé, tranquillement, tout le monde t’aime, les profs et les élèves, tu iras en lycée pro l’an prochain, enseignement adapté aussi, tes difficultés sont trop nombreuses pour qu’il en soit autrement. Tu es si sage, si calme. Tellement jeune à l’intérieur que ta maman te protège tout serré.
Je t’ai un peu bousculé, moi. Parce que la vie, ça bouscule. On a parlé d’amour (quand ils s’embrassent dans Twilight, tu te souviens ?). On a parlé de sexe aussi. Élève multidys et prisonnier de ta propre tête, de ta propre bouche, à qui on a posé des questions sur la contraception le jour du CFG, tiens. J’étais avec toi, tu étais dans tes micro-souliers. Mais tu leur a quand même montré tes dessins, tes BD dont tu es si fier, et moi aussi, nous aussi, nous sommes tous fiers de toi.
Je t’ai offert un carnet pour dessiner, avec un crayon en velours, que j’avais rapporté du Danemark. Tu étais heureux, là, devant moi, à ne pas savoir comment dire merci. Tu ne savais pas si tu pouvais me faire la bise, ou me serrer la main, voire verser une petite larme. Tu es resté là, tout dégingandé que tu es, avec tes longs bras le long de ton long corps, embarrassé par toi-même. Et vu que je ne suis pas forte pour les grandes démonstrations, j’ai fait pareil, en moins dégingandée et avec plus de larmes dans les yeux.

Et enfin, il y a toi, dont on avait parlé ici, et dont on a parlé toute l’année tellement tu prends de place. Toi qui a trouvé un projet professionnel qui tient vraiment la route. Toi qui reviens de loin mais qui a tellement de route à faire encore pour entrer dans les cases de l’acceptable par notre société. Toi qui fais tellement de bruit et qui réponds à tout le monde, tout le temps.
Toi qui nous a dit que si tu croises ta mère, la vraie, hein, pas celle qui t’élève, celle qui t’a abandonnée, quoi, elle va « se manger une sifflante ». Mais qu’avant, tu lui poseras plein de questions. Tu m’as dit au revoir plein de fois, tu m’as écrit un poème, en cherchant minutieusement l’orthographe des mots sur l’ordinateur de la classe. Une déclaration d’amour terrible, comme tu sais les faire depuis peu, tu as ouvert les vannes et maintenant tu ne sais plus les refermer.
Je t’ai offert un carnet pour écrire des slams, parce que tu es forte en slams et pauvre en carnets, avec un stylo, minutieusement choisi pour te ressembler, un peu ado mais avec plein de coeurs. Ton père a pris le carnet en décrétant : « Toute façon, tu vas en faire quoi, toi? ». Il ne te l’a pas rendu. Si j’avais su qu’il serait jaloux, j’en aurais pris un pour lui. Mais ce qui t’importait, de toute façon, c’était d’avoir récupéré le mot à l’intérieur.
Merci de m’avoir entraînée à la patience, merci aussi pour tes leçons de vocabulaire. Grâce à toi, je sais aujourd’hui ce qu’est « un bigo de la gratte ». Et au passage, bien sûr que moi aussi, je t’aime, mais je ne pouvais pas te le dire comme ça, voyons.

Il est temps de se quitter, et pour vous de partir, de continuer à grandir, cheminer vers votre vie d’adulte qui se rapproche de plus en plus vite, aujourd’hui si près.
Moi je reste là encore un peu, au chaud, avec les autres, ceux qui restent et aussi ceux qui arrivent. Qu’il va falloir driver, cadrer, guider, aider, et aimer, aussi, un peu.
Même s’ils finiront, eux aussi, par partir.

 

 

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Chronique de l’école extraordinaire:Paula

«  Ouaiche.
– Bonjour Paula, tu es en retard.
– Ouais, j’sais, chuis passée en Vie Scolaire.
– Bon, assieds-toi, aujourd’hui on travaille selon vos besoins, comme tous les jeudis. C’est vous qui dîtes ce que vous souhaitez travailler, quels sont vos besoins, et je vous aide.
– Vas-y, j’ai rien à faire.
– On ne dit pas « Vas-y », mais « Allez-y ». Rien à faire ? Tu n’as pas de devoirs ? Ni même besoin de t’avancer ?
– Non, j’ai rien, ils donnent pas de devoirs les profs.
– Bon, je travaille avec Catalina et Antoine, je te laisse réfléchir. On fait la fiche de révision en Histoire, tu la fais avec nous ?
– Nan, elle est déjà faite.
– Ok, alors réfléchis.

Quelques minutes plus tard…

– Oh, vous savez ce qu’il a dit mon père ? Il a dit que dans cette famille, la seule qui aurait son permis ce sera moi.
– Dis-donc, c’est un joli compliment, ça. Tu vois, les choses évoluent vraiment positivement en ce moment. Il n’y a pas longtemps il voulait te mettre dehors à cause de tes problèmes de comportement.
– Ouais, c’est vrai, je me suis calmée. En vrai, j’ai fermé tous les Facebook, les Twitter et tout ça. Franchement ça devenait trop, tout le monde me connaissait, t’as vu.
– « Vous avez vu ». Ah bon ? Mais tu as tout supprimé parce que tu étais obligée ?
– Nan, toute seule.
– Tu deviens vraiment raisonnable, tu te rends compte ? Bon, on continue notre travail.
– Mmmmhhhhhh….Et même les sapes, t’as vu, j’ai fait un effort. Avant, j’étais sapée comme un bonhomme, là t’sais; c’est mieux.
– Oui, c’est vrai c’est joli comme ça, ta veste est jolie aussi, ça te va bien, on voit que tu prends soin de toi.
– Ouais, merci.
– Bon, allez, au boulot.

Une minute plus tard …

– Ouais, après, faut pas exagérer, je continue à me taper quand même hein. Ça, c’est la base. On me cherche, je tape. J’ai tout le temps envie de taper tout le monde.
– Mais, Paula, au collège tu ne te bats jamais ?
– Non, sinon après ils vont me virer.
– Donc ça veut dire que tu as envie de te battre, mais tu réussis à te contrôler.
– Ouais, chais pas. Dès qu’on m’énerve, t’as vu, j’ai envie de taper. Même les profs, tout le monde. Même vous, j’ai déjà eu envie de vous taper. Bon, après je le fais pas, hein. Mais par contre une pauvre meuf qui traîne devant la Dieu* et qui me cherche, j’la défonce, sans pitié. La dernière fois, la meuf elle m’avait trop saoûlée, je l’ai laissée en sang et chuis partie. Fallait pas me chercher.
– Tu te rends compte l’image que ça donne de toi ? Tu fais peur.
– Ben ouais, mais au moins les gens y me laissent tranquille.
– Mais en te comportant comme ça, tu sais que ça ne donne pas aux gens l’envie de te connaître ?
– Mais si, ouaiche, j’ai plein de potes.
– Tu sais que c’est interdit par la loi ? On peut porter plainte contre toi, et ensuite ça laisse des marques, ça, de se battre comme ça dans la rue. Tu as un casier judiciaire ?
– Nan.
– Alors tu vois, au vu de tes projets, il faut absolument que tu arrêtes, il est encore temps. Tu ne pourras jamais entrer dans l’armée si ton casier n’est pas vierge.
– Ouais mais aussi , les meufs elles ont qu’à pas chercher. Vous allez me dire que vous vous êtes jamais battue, ouaiche ?
– Non. J’ai trop peur d’avoir mal.
– Ahahahahahaha, mais vous faites comment alors ?
– Pour me faire respecter ? Bah…Je ne sais pas comment je fais, mais en tout cas, je réussis à te faire lever tous les vendredis matin pour venir faire des maths avec moi, toi qui n’avais pas fait de maths depuis la 5ème. Et sans lever la main !
– Mouais. Et vous faites comment si on vous emmerde dans la rue ?
– J’ignore et je trace mon chemin, l’air très occupé, tu vois, comme si j’étais quelqu’un de tellement intelligent que je réfléchissais à des trucs que moi seule peut comprendre à ce moment-là, tu imagines, avec les sourcils froncés. Comme si je résolvais des équations dans ma tête, et que j’étais tellement préoccupée que je n’entendais personne. Et je marche vite aussi, d’un point A à un point B.
– C’te technique !
– Tu t’imagines comment plus tard, dans ta vie adulte ?
– Ben avec une famille, une maison. D’abord mon taf, t’as vu, ça, c’est le plus important.
– Et tu te vois conduire ? Avoir une voiture ?
– Bah, ouais, c’est la base.
– Bref, tu rêves d’une vie paisible, normale, que tu aurais construite toute seule. Pardon, mais ça n’est pas du tout compatible avec le fait d’aller taper des filles devant la Part-Dieu.
– Ouais, mais ça, ce sera plus tard, faut bien que je m’amuse à mon âge.
– Ben va falloir apprendre à t’amuser différemment, sinon, tu risques de gâches ta vie et celle de quelqu’un d’autre avec un mauvais coup…
– Exagérez pas, vous aussi, là !
– Peut-être que j’exagère…Mais peut-être que non. Bon, assez parlé, on se met au boulot maintenant.

Trente secondes plus tard…

– Au fait, c’est bon, j’ai signé ma convention de stage.
– Super, tu commences quand ?
– Le 3.
– Alors tu vas faire quoi exactement ?
– Ben cette fois, c’est toujours avec les vieux, t’as vu, et sauf que cette fois on va prendre une camionnette et on va aller d’un endroit à l’autre.
– Tu aimes vraiment le contact avec les « vieux », hein ?
– Ouais, grave, ils sont trop mignons. Chais pas expliquer, même je leur coupais les ongles et tout, t’as vu. C’est moi qui faisais leur goûter tous les jours, ils m’aimaient trop ! Vous aussi j’vous aime trop.
– ….
– Ahahah t’as vu, elle est toute rouge la prof !
– Oui, bon, et tu en es où dans la recherche de ton patron pour l’an prochain ?
– J’ai rien trouvé. Et les enfants tout ça, c’est pas possible, j’ai trop envie de les taper. Comme avec mon frère, là. Il saoule lui aussi.
– Ah, oui en effet, ça n’est pas possible…
– Nan mais taper…pas comme mon père y’m’tape avec la ceinture, hein, juste je le remballe mon frère, il m’énerve trop, t’as vu. Je lui mets des fessées.
– Tu n’as pas à taper ton frère !
– Ouais mais il comprend pas, je lui mets une fessée, et après il pleure. Comme ça, il comprend.
– Il pleure, mais il comprend, tu es sûre ?
– Mmmmmhhhhhhh.
– Et puis, ça n’est pas à toi de punir ton frère, c’est le rôle de tes parents.
– Ouais mais ils disent rien, eux, je m’occupe de tout le monde là.
– Je comprends, ça ne doit pas être facile. Bon, on bosse maintenant.
– Vas-y, y’a rien à faire, là.
– Disons qu’on est en cours, donc à part le travail scolaire, en effet, il n’y a rien d’autre à faire.
– Ça m’a fânée, ouaiche.
– Alors tu vois, tu fais des efforts vestimentaires, tu fais des efforts de comportement, tu apprends à mettre des mots quand ça ne va pas au lieu de faire une crise et de tout casser, tu as trouvé un CAP pour l’an prochain…la seule chose qu’il va falloir travailler, c’est la communication. « Ouaiche » , « fânée », « vas-y » et compagnie, et puis ta façon de te tenir, comme un cow-boy, là, tu imagines que pour un employeur potentiel, ça n’est pas possible.
– Ouais mais au moins, ils voient tout de suite qui je suis, t’as vu.
– « Vous avez vu » ! Ah bon, ils pensent que ta personne, ce que tu es vraiment, c’est ça ? Tu crois qu’en te voyant comme ça on s’imagine que tu aimes les personnes âgées, que tu leur fais des papouilles et que tu leur prépares un bon petit goûter ?
– Ouais mais au moins, ils me cassent pas les couilles.
– Ah, non, ça c’est sûr qu’ils ne te cassent rien, mais pas contre, ils ne t’embauchent pas, hein.
– Ouais ben tant pis pour eux.
– Non ! Tant pis pour toi, tu sais très bien que tu joues gros, que tu veux cette formation, que tu veux partir de chez toi et être en internat. Celui qui est en face de toi, il doit choisir entre toi et un autre, si tu lui montres ce personnage, il ne va pas chercher plus loin, il choisira l’autre ! C’est le moment de faire tomber ta carapace, là, on sait tous qu’au fond tu es une vraie gentille, un nounours en guimauve.
– Vas-y, c’est vrai chuis gentille en vrai, mais faut pas qu’ils le sachent, après ils vont m’arnaque.
– Eh bien, il va falloir travailler tout ça, hein. Bon, si on faisait un peu de calcul?

Sonnerie de fin de cours.

* la Part-Dieu, centre commercial très connu à Lyon

Le radeau – Introduction

En arrivant, je pensais trouver des élèves limités, neuneus comme ils disent, bêtes parfois, stupides d’autres fois. Certains d’ailleurs sont très limités en compréhension, c’est vrai, et c’est ce qui les empêche de progresser normalement. Ils sont là pour que malgré cela, je puisse les aider à apprendre et se construire.

Ce n’est pas le cas de tous. D’autres ont des troubles de la mémoire, une carte mère qui n’imprime pas. D’autres ont des troubles du langage écrit (que tout le monde connaît sous le nom de dyslexie), associés avec des troubles de la mémoire et des difficultés de compréhension.

Joli package.

Et puis il y a les autres. Ceux que je ne pensais pas trouver là, et qui sont une rencontre explosive pour moi. Explosion nerveuse, explosion de sentiments, explosion de colère parfois, explosion d’amour. Ce sont ceux qu’on appelle les « empêchés de penser », ceux que la situation familiale ou environnementale a laissés sur le carreau, parce qu’ils n’avaient pas les ressources pour lutter. Ceux qui ont la « pensée figée ». Frozen. Ceux pour qui apprendre, c’est se mettre en danger, et qui ne travaillent plus, ne progressent plus, n’apprennent plus. À tel point qu’on a pu les trouver déficients pour des tests. Et qu’ils sont aujourd’hui ici.

Les voici tous sur mon radeau.
Les déficients, les multi-dys, les figés.

Une partie des éclopés de l’école, en somme.

Sur mon radeau, on rame ensemble.
On rame en Français. On rame en Maths. Surtout moi, en vrai.
On rame en Histoire. On rame en Géo. On rame en Sciences Physiques. Surtout moi encore.

Et puis on parle, beaucoup. Eux parlent surtout, et moi j’écoute. L’injustice, la souffrance, la stigmatisation.
« Ils disent qu’on est handicapés. Quand je viens ici, je me cache. »
« Je sais pas pourquoi je suis là. »
« Un jour, ma mère m’a dit que j’allais changer d’école. C’était en primaire. Et puis, un taxi est arrivé. Je suis monté dedans, et il m’ a emmené dans ma nouvelle école. Et là, je suis entré dans une classe où on n’était que 12. C’était une CLIS, et je comprenais pas pourquoi j’étais là avec ces élèves bizarres. »
« Le prof de techno, il m’a fânée, de toute façons, j’irai plus dans son cours de merde. J’y comprends rien. »
« J’ai rien compris à la leçon de physique et j’ai un contrôle demain. On peut la travailler ? »

J’écoute, je cajole, je recadre surtout. « L’étayage », dit-on en pédago.

Je sors ma boîte à outils, je bidouille, je répare, j’ajoute une rustine, je les regonfle un peu, je leur serre un peu la vis. Ils repartent un peu moins abîmés, au mieux. Jamais remis à neuf.

Je leur fabrique des outils, des aides, des béquilles qui leur permettent d’être moins bancals, au moins pour un instant. Le temps d’une lecture, d’une leçon, d’un exercice.

Je n’ai pas beaucoup le temps d’écrire, de partager ça avec vous, parce que je suis tellement avec eux. J’ai eu besoin de recul pour vous les raconter.

Et ouvrir une nouvelle rubrique que j’appellerai « Le radeau ».

À très vite, alors.

Allez, salut.

Juste une minute

Je suis là, avec mes larmes qui ne veulent pas couler, pleine de tristesse et de désespoir.

Je pense à vous, je pense à toi, qui es là-bas, en plein coeur du gouffre de folie qui anime Paris ces jours. Qui doit tellement pleurer. Et affronter des fantômes encore et encore, et encore pire aujourd’hui.

J’ai de la peine, bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ? Mais mes larmes ne viennent pas.

Parce que tous les jours, je vois monter, je vois gronder, sous mon nez cette violence, cette haine, ces gamins laissés sur le bord de la route. Pire, ces gamins mis sur le bord de la route, et puis laissés. Et à qui on reproche d’y être.

Collège miteux, vétuste, des années 70, cubes en carton pâte mal insonorisés, salles de classe toutes petites. Ici, point d’ère numérique, écris et tais-toi, tu écris mal, tu parles mal, tu ne travailles pas, poil dans la main, quel niveau scolaire abominable, tu ne t’adaptes pas à l’école, qu’est-ce que tu viens faire ici, tu es vraiment un touriste.

Banlieue morte, pas de perspective, pas d’objectif à part se casser d’ici, c’est moche et ça pue. Se casser, sous n’importe quel prétexte.

On ne s’occupe pas de nos jeunes. Enfin si, de ceux qui sont bien nés. On ne s’en occupe pas, mais d’autres le font. Disons plutôt qu’ils leur font croire qu’ils s’occupent d’eux, qu’ils sont importants, pour une fois. Et qu’ils le seront encore plus quand ils seront morts, même en miettes.

Je me suis mise à espérer, à me dire : « Pitié, pas une minute de silence. Pitié, pas une énième minute de silence ».

Et hier, la nouvelle est tombée.

Et cet après-midi, ce soir, on se plaindra de ces jeunes à qui on a demandé d’observer une minute de silence, de rester une minute entière à penser à la mort sans ricaner, sans sourciller, de penser au Djihad comme à quelque chose d’abominable alors que pour certains il serait la porte de secours, la vraie, ici c’est pas la vie, c’est la mort, d’être emplis de compassion, et qui par opposition, malaise et pure adolescence, ricaneront, bougeront, provoqueront.

Et donneront du grain à moudre aux autres connards.

Ma vie comme un tournage de «Mommy»

Où tu comprendras pourquoi quand je suis allée voir le film « Mommy » j’ai cru que je faisais des heures sup’.

Cesse de hurler, tu viens d’arriver, il est à peine 9 heures. Elle n’a pas appelé ? Donne-moi ton téléphone, on va le mettre dans la boîte. Tu sais que c’est pour éviter que ça ne te torture toute la journée. Allez, pose-le, que tu puisses t’asseoir et commencer ta journée plus calmement. Elle t’appellera ce soir.

Non, je n’en suis pas sure, mais je suppose.

Arrête de courir à l’intérieur, regarde : tu viens de faire tomber cette tasse. Aide-moi à la ramasser. Attention, ne te blesse pas. Et calme-toi, ce n’est pas grave. Je sais que quand tu ris aussi fort, c’est que tu es angoissée. C’est rien, c’est juste une tasse. Non, elle ne venait pas de mon mari. Si je dors avec lui ? Non, mais là tes questions sont trop personnelles, je n’y répondrai pas.

Allez, on va en classe. Prends ta pochette de travail et au boulot.

Oui c’est vrai que maman n’est pas là. Mais tu ne peux pas passer ta journée la-dessus, il faut essayer de passer à autre chose.

Non, non, arrête de crier comme ça, et on ne dit pas « Salope ! » en parlant de sa maman, non, ça ne se fait pas.

On ne dit pas « niquer » pour parler de son papa non plus.

C’est bien, je te félicite : cela fait 20 minutes que tu travailles sur ces calculs, c’est bien, regarde comme tu progresses. Souviens-toi, en début d’année il te fallait déjà une demi-heure pour entrer en classe et tu ne restais pas assise plus de 5 minutes.

Arrête de gratter ton poignet, là. Non mais ça suffit, c’est pas vrai, regarde, tu saignes. Oui va mettre un peu d’eau.
Comment ? Mais évidemment, c’est normal que ça inquiète les gens dans le bus le matin si tu te grattes fort les poignets avec tes ciseaux. D’ailleurs donne-les moi ces ciseaux, tu vas te blesser un jour en faisant un geste pareil. Je sais que tu n’es pas contente mais tant pis, tu ne repartiras pas avec ces ciseaux ce soir, c’est sûr.

Allez, viens t’asseoir, on va essayer de lire un peu ces mots qui sont au tableau.

Je sais que tu as mal aux pieds, mais franchement, tu as passé la récréation à mettre des coups de pieds dans le banc en fonte, c’est normal ma grande que tu aies mal maintenant.

Remets-toi au travail. Oui, c’est ça : « Aujourd’hui, « n » et « ou » ça fait ? Oui, « nou » !  Bien, le « s » est muet, tu as raison. « somme « , oui encore un « s » muet, et ce mot-là, c’est « m..a…r… » Oui ! Mardi. Nous sommes mardi. Voilà.

C’est bien, tu progresses en lecture.

Ah non, pas de gros mots, sinon je mets une croix dans le tableau des gros mots. Si, si, « Casse les burnes » c’est un gros mot et tu n’as pas le droit de dire ça en classe. Allez, viens, assieds-toi.

Je vais te donner un coloriage magique pour que tu puisses t’apaiser un peu. Tiens, je te prête ma calculatrice. Tu en prends soin, hein.

Je sais que tu es inquiète parce que tu as peur que maman ne vienne pas au rendez-vous le mois prochain. Oui, je sais, quand tu avais 8 ans. Et tu ne l’as pas vue pendant 5 ans. C’est vrai, c’est long. Oui, c’est vrai que ça fait trois fois qu’elle annule les week-end et que c’est ce qui t’inquiète. Tiens, prends la boîte de feutres.

« Maîtresse », oui. Non, pas « maîcresse », « maîtresse » , avec un « T » comme dans tapis. Tu es grande maintenant, tu as 14 ans, il faut que tu essaies de prononcer correctement. Oui, comme dans « taper » aussi, tu as raison. NON ! Tu n’as pas le droit de taper les autres, et moi non plus. Je sais que tu as besoin de toucher, tu as le droit de toucher mon bras, mais gentiment, pas de me faire mal. Oui, comme ça. Doucement.

On passe sur l’ordinateur ? Approchez-vous, on va faire de la géométrie tous ensemble.

Non, ce n’est pas le moment de faire des câlins, lâche mon bras, il faut travailler un peu maintenant. Oui, on est là pour ça.

Je sais…Je sais…Chhhhhhhhh…..Voilà, pose-toi, comme ça. Non, tu sais bien que ce n’est pas possible. Je ne peux pas.

Non, je ne peux pas être ta maman.

Coeur d’artichaut

Elle est rentrée ce soir avec un coeur gros comme ça et des étoiles plein les yeux. Pleine d’amour et pleine d’illusions. Un tas de dix lettres dans les mains. Un cartable qui pèse trois fois son poids sur les épaules. La légèreté d’un moineau.

« Mes amoureux m’ont donné des mots, t’as vu, y’en a dix. »

Il y a L. ton amoureux, l’officiel. Le redoublant de la classe qui mesure deux têtes de plus que toi. Il est gentil, il est prévenant. Il porte ton cartable, trois fois ton poids. Il n’est pas très malin, mais ça, c’est moi qui le dis. Vous avez fait une cérémonie de mariage en récré. Et ça, c’est drôlement important, tu comprends.

Et puis, il y a les autres. Ceux qui te trouvent belle. A qui tu fais des bisous parce qu’ils te le demandent. « Je vais quand même pas leur dire non, les pauvres. » Si, tu peux. Et les garder pour moi les bisous.

Ces secrets ils t’appartiennent, ils m’appartiennent un peu aussi parce que tu les partages avec moi, lors de nos longs câlins, le soir.

Quand je la vois comme ça, amoureuse, en Schtroumpfette qui cueille son bouquet de pâquerettes en pensant à l’amour, mon coeur se fend.

Parce que je sais.

Je sais la place que ça va prendre dans peu de temps, quelques années au plus.

Je sais l’effet du premier « vrai » baiser, échangé dans un escalier ou derrière le collège, les petits mots qui circulent en cours et l’esprit qui vagabonde par la fenêtre, de plus en plus souvent.

Les « Je peux te parler? , les « Tu veux sortir avec moi? « , les « Y’a M. Qui voudrait sortir avec toi, t’es d’accord? ».

Je sais les pensées envahies par lui, puis par un autre, et puis finalement lui, je sais plus où j’en suis là, j’ai besoin de faire le point.

Je sais le premier « Je t’aime. » Le vrai, celui qu’on murmure pour ne pas prendre trop de risques, si ce n’est pas réciproque je pourrais toujours dire que je n’ai pas dit ça.

Je sais aussi le fait de rentrer, de courir se cacher dans son oreiller et de pleurer des heures durant. Je sais aussi que je ne comprendrai pas, c’était l’amour de ta vie et maintenant c’est fini, tout s’effondre.

Je sais les heures que je vais passer à guetter les larmes qui s’annoncent, la pelle et la balayette pour ramasser ton coeur en miettes. À entendre les chansons tire-jus qui t’aideront à faire sortir ta peine, le son monté à fond, les enceintes qui hurlent aussi fort que ton coeur saigne.

Souffrir à n’en plus respirer.

Je sais aussi l’euphorie du grand amour, c’est lui, tu l’aimes plus que tout. Tu l’aimes si fort que si on pouvait, on ne ferait plus qu’un. On se serre tellement fort, on essaie de rentrer l’un dans l’autre. On vivra ensemble, pourquoi pas un bébé, même ?

Et à nouveau le coeur brisé, son coeur à lui s’ouvre à une autre. Tu ne respires plus, les larmes ont envahi ton corps tout entier. Tu te noies.

Tu n’ as que 8 ans, mais je sais déjà.