Dans la même école

Lorsque nous étions petites, nous étions dans la même école. Une école élémentaire en pleine ZUP comme on disait à l’époque, mais qui parce qu’elle accueillait aussi les enfants d’une partie plus favorisée de ma ville de banlieue, était « mixte ».

Nous étions dans la même école, mais n’avions pas le même âge. Tu étais plus jeune que moi, tu as l’âge de ma soeur, me semble-t-il.

Nous avons foulé les mêmes escaliers, essuyé les mêmes bureaux doubles avec leur barre métallique au milieu qui permettait parfois de « se mettre à trois » pour faire un travail de groupe, ou écouter une histoire, rempli les mêmes encriers avec des coquilles de pépites vides ( génération stylo Bic qui n’a pas connu la plume).

Nous avons eu les mêmes enseignants, fréquenté la même piscine, subi les mêmes humiliations par le prof de judo qui intervenait à l’école, lui champion du monde, nous sombres ignares qui finirions gras et stupides à force de refuser tout effort physique. Même si des efforts, nous en faisions.

Nous ne nous connaissions pas, de vue simplement. Tu fais partie de ceux à qui je n’ai jamais parlé, nous n’avions personne en commun, des lieux seulement. Je fais partie de ceux, moi la blonde insipide, que l’on ne remarque pas si l’on ne m’entend pas rire (je suis donc blonde à rire de hyène).

Et puis, je suis partie de cette ville, je filais un coton qui déplaisait à mes parents. Il valait mieux pour moi que j’aille au lycée des privilégiés, dans les plus jolis quartiers, les mieux desservis, avec les élèves qui habitent les appartements les plus grands et les plus typiques du centre ville de Lyon, les meilleurs professeurs et un des meilleurs pourcentages de réussite au bac. Carte scolaire et égalité des chances mon cul.

Ensuite, j’ai fait ma vie : la fac, le boulot, le concours, le métier, les enfants, le mariage. Et tout ça sous le bras, je suis revenue dans notre ville.

Et à nouveau, nous étions dans la même école, 20 ans plus tard.

Mais pas du même côté du portail.

Lorsque j’arrive à l’école, ta fille est au CP. Son prénom est sur toutes les lèvres. Elle inquiète, elle interroge. Elle comble tous les silences de nos repas, une grande partie de nos réunions. Elle est minuscule, vraiment petite. Mes filles, alors âgées de 4 ans et petites en taille, ne mesurent pas moins. Les enseignants seront fiers en fin d’années quand elle aura pris 2 cm. Les seuls qu’elle prendra en trois ans.

Elle vole les goûters des autres. Tous, un à un s’ils traînent sur les bureaux, disparaissent. « La voleuse de goûter », c’est elle. On prend garde, on la tient à l’oeil. Mais elle est petite et maligne, elle se faufile. On ne va tout de même pas l’empêcher d’aller aux toilettes, hein.  Alors, elle remonte les escaliers, se faufile dans les classes, parfois laissées ouvertes le temps d’ une récréation confiante. Elle investit même le sacro-saint lieu de l’école, privilège des grandes personnes, et que la seule idée de pénétrer effraie les plus téméraires : la salle des maîtres. Elle s’empiffre du chocolat des maîtresses, des restes de gâteaux d’anniversaire qui traînent là depuis le repas de midi.

Jamais elle n’est malade. Jamais elle ne grossit. Jamais elle ne grandit non plus.

Nous étions dans la même école. Je ne sais pas ce que tu vivais. J’en déduis, alors que je vois ta fille sous-alimentée, les pieds abîmés par des chaussures bien trop petites, la tête pleine de poux, que tu vivais de la merde.

Dis-moi que tu vivais de la merde, c’est pas comme si ça excusait tout, mais au moins, ça expliquerait la merde que tu fais vivre à ta fille. Qui est aujourd’hui en CM1 et mesure la même taille que mon fils qui est en moyenne section.

C’est vrai qu’il est grand pour son âge mais quand même.

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