Le blues du cendrier

Parfois, je me dis que j’en fumerais bien une, là, tout de suite. Ça m’arrive de moins en moins souvent, mais quand même. C’était fréquent lorsque mes enfants étaient en plein terrible 2 (qui dure 10 ans) et que j’étais épuisée, énervée et que je me fâchais après eux pour si peu. Je me disais systématiquement que si j’étais sortie fumer une clope à ce moment-là, j’aurais pu reporter ma colère.

J’ai aussi envie de fumer en soirée, avec des amis. Je bois rarement, et très peu ; que voulez-vous, je roule sous la table après deux bolées de cidre doux. Mais une petite clope avec un petit Perrier Citron, rien de tel pour se sentir insouciante et légère. Libre. De façon plus classique, je songe à fumer après un bon repas aussi, évidemment.

Il y a aussi les jours où je monte sur la balance, et alors je me souviens avec nostalgie de toutes les fois où j’apaisais ma gourmandise avec une cigarette. Pas de carreaux de chocolat après le repas, mais une bonne vieille tige. Pas de prise de poids (mais une bonne vieille toux).

Je cultive une sorte de mirage quant à ma vie de fumeuse pourtant révolue depuis 11 ans. J’ai arrêté de fumer parce que j’étais enceinte et que je suis tellement touchée par la peur du gendarme, tellement bonne élève, que j’aurais pu crever de culpabilité à l’idée de d’enfumer deux bébés in utero. Je n’ai donc pas arrêté de fumer pour les « bonnes » raisons : j’ai arrêté par culpabilité, non par envie, ni raison.

Un arrêt difficile, très difficile, à base d’acupuncture inefficace et de gommes à gerber mâcher, de nerfs à vifs, et de passe temps favori = renifler les clopes des autres.

J’ai commencé à 14 ans, et j’aime autant vous dire que la cigarette a été mon tuteur, j’ai grandi autour d’elle. À 14 ans, tu es en pleine construction ; j’ai appris à penser, à vivre, à aimer avec elle. Alors forcément, quand il a fallu arrêter, j’ai dû apprendre à vivre différemment. J’ai vraiment réalisé ma dépendance psychologique à ce moment-là  : toute ma putain de vie tournait autour d’un mantra :

NE JAMAIS TOMBER EN PANNE

Ce qui signifie que le bureau de tabac était le premier commerce que je repérais lorsque j’ arrivais en vacances. Que la première pensée quand je changeais de boulot était : « À quelle heure est la pause (clope) ? ». Et que quand j’ étais invitée chez des potes non fumeurs pour la première fois, la pensée qu’ils puissent avoir un balcon ou non m’obsédait.

Toxico.

Je ne sais donc pas pourquoi cette nostalgie, un bon vieux « c’était mieux avant » peut-être. Oubliées les quintes de toux matinales, oubliée l’haleine qu’il faut masquer en permanence, oubliés les cheveux qui sentent, oubliés les doigts jaunis, oubliée la panique du manque, oubliées les dépenses cramées.

La réalité déformée de feu ma vie de fumeuse.

Comme toute réalité déformée, fantasmée, il arrive parfois qu’elle te saute aux yeux brutalement, dans toute sa vérité. C’est ce qui m’est arrivé le mois dernier.
J’étais à la piscine municipale avec mon fils, (qui pour sa part rejoue Le Monde Parfait d’Oedipe à chaque été passé à mes côtés tellement il est en fusion), histoire de venir glaner quelques verrues plantaires et champignons (ceux de cette affreuse pub pour les champs sous les ongles, tu vois ?), et nous nous faisions délicieusement sécher au soleil.

Un papa arrive, avec sa petite fille. On sentait le papa qui avait pris sa journée pour la passer avec sa fille, et qui avait bien décidé que rien n’entacherait cette journée spéciale. Il commentait tout, tout serait merveilleux, très bien ma puce, oui ma puce tu peux mettre ta serviette là, si tu veux, comme tu veux. Bref, comme on appelle ça avec mes gosses, c’était la « journée du oui ». Elle pourrait lui demander de faire m’importe quoi, un pacte avait été passé : ils passeraient aujourd’hui une très bonne journée (on laissera de côté le fait que la fillette a attendu environ 2 heures sur sa serviette à regarder les autres gosses jouer pendant que papa faisait sa sieste. Mais là, n’est pas le propos, je cesse de laisser aller ma langue de pute venimeuse).
Bref, ils s’installent, parlent du programme, établissent l’ordre dans lequel ils enchaîneront la baignade, le pique-nique, le trampoline et cie. Et puis, le papa demande à la fillette 5 minutes, parce qu’avant d’attaquer ce programme formidable, papa va fumer une petite cigarette.
La gosse fait preuve de patience par anticipation, puisque j’en connais plus d’un qui t’auraient fait comprendre que tu pouvais aller te faire taper avec ta clope, on était venu se baquer, oui ou merde. Mais elle, non.

Sauf que le papa devient tout blanc. Il ouvre la bouche, et avec une angoisse non dissimulée, il dit à sa fille (de 4 ans environ) :

« Merde, j’ai oublié mes cigarettes. »

Il regarde autour de lui, paniqué, fouille ses poches pour la 3ème fois, et laisse la panique le gagner.

« Putain, comment je vais faire…C’est pas possible…Fais chier de merde putain. » (Quand tu penses à tous les efforts que je fais pour éviter tout gros mot devant mes enfants, je me dis que je lâcherais un petit « merde » de temps à autre j’aurais encore quelques points pour le Paradis sous le pied).

La gamine regarde son père, et lui dit que quand même c’est pas grave. Il lui répond que si, c’est grave, c’est même très très grave.
On pouvait lire sur son visage qu’il se demandait même s’il pouvait décemment annuler la piscine pour retourner chercher ses clopes, ou même payer à nouveau l’entrée, après avoir fait habiller la gosse, rangé la glacière et tout le bordel. Il semble s’être ensuite souvenu du pacte de la super journée, pour laisser de côté ces idées saugrenues.

« Bon, je vais demander une cigarette à quelqu’un . »

C’est ainsi que la gamine a accompagné son père taxer des clopes à plusieurs reprises dans la journée, pour que le pacte soit.

Précisons une chose : point de jugement ici, évidemment. Tu sais pourquoi ?
Parce que que je ne me suis pas dit : « Rho là là quand même il exagère, hein, il peut bien s’en passer une journée. » Ni : « Non mais vraiment, devant la gosse il pourrait faire un effort. »
Je me suis surtout dit que si jamais je fumais encore, ça aurait pu être moi, là, exactement à sa place. À croire que j’avais oublié mon bien le plus précieux chez moi, et à ne pas pouvoir profiter de la journée sans. À imaginer les plans les plus fous pour apaiser cet état de stress et d’anxiété affreux. J’étais très mal à l’aise devant cette situation ; pas parce que je le trouvais minable, lui, ce papa qui faisait tant d’efforts pour donner le change devant sa fille, mais parce que je le comprenais que trop bien.

Ça a mis un sacré coup à mon fantasme tout ça.

Je me dis que ne plus fumer c’est avoir quelque chose en moins à penser, une aliénation de moins à gérer dans nos vies qui en sont déjà pleines. Un peu comme quand tes enfants sont suffisamment grands pour ne plus sortir avec ton sac à langer et tes couches alors que ça fait 10 ans que tu te trimballes ta vie (enfin leur vie) dans ce sac immonde.

Reprendre la clope, ce serait comme reprendre le sac à langer, alors que tu n’en n’as plus besoin.
Non merci.

Allez, salut !

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On m’avait dit que les ovules spermicides étaient un bon contraceptif. Bof.

On m’avait dit que j’avais 5 fois plus de chances de refaire des jumeaux qu’une mère qui les fabriquait un par un. Et puis, tu t’es annoncé, seul. Lire la suite

Peace and love ma soeur

C’est la rentrée qu’on se le dise. Et qu’on se le dise aussi, la rentrée amène sur ses rives son lot de conflits, comme le ressac des sacs plastiques sur les plages (métaphore de chiottes de celle qui se voudrait bien encore un peu en vacances). Parmi eux, la bonne vieille guerre parent-instit qui, après une belle trêve de deux mois bien méritée, revient gonflée à bloc. Et, avant même que tu ne commentes, toi le cassebonbec qui lit pas les bio des gens, je te rappelle que je suis ET instit’ (enfin plus maintenant, j’ai d’autres chats à fouetter) ET parent (trois fois, même) et que même j’ai appris à faire les deux en même temps. Je suis donc légitime à écrire ce qui suit et en plus je suis chez moi, nanméo (d’abord t’as enlevé tes groles avant de marcher sur le tapis ?)

Revenons-en à là où nous étions avant de nous égarer dans les mises en garde d’avant propos.

C’est donc la rentrée, et toi, le parent, tu n’es pas content. Ton enfant, ton bébé, ton tout-petit rentre à l’école, ou y retourne, et va passer une année avec cette affreuse sorcière (ou connasse, selon certains commentaires FB) qui TU TE RENDS COMPTE ne t’écoute même pas quand tu lui dis que la prolongation de toi-même a son petit biberon d’eau dans son cartable et un petit paquet de mouchoirs au cas où parce que tu as remarqué que de son micro nez coulait une jolie morvounette ce matin après son petit déjeuner. Cette chèvre qui te fait une remarque sur le fait que le doudou en grande section ça ne va pas être possible ou encore qui te demande d’alléger un peu ses journées parce qu’elle trouve que garderie-école-cantine-école-périsco ça fait beaucoup pour un enfant de 3 ans. Cette enflure qui se permet de te rendre les putains de chaussons que tu as mis 5 heures à négocier avec ton lapinou meringué (devenu à cet instant précis de négociation pantouflarde « petit con » dans le rayon licence de la halle aux godasses qui pue le plastoc pétrolé) parce qu’ils ne sont pas facile à enfiler et que si les 35 viennent avec des croumirs Cars difficile à mettre (en qui foutent la gerbe rapport au plastique) on passe la matinée à mettre des chaussures.

L’ombre de toi-même va donc passer une année terrible avec cette grognasse, une année traumatisante, une année qui de toute façon ne lui apportera rien.

C’est donc la rentrée, et toi, l’instit’, tu n’es pas content. D’abord, malgré tes deux mois de vacances à te faire dorer la pilule aux maldives (on me dit plutôt au GCU de Pornic dans mon oreillette, rapport au porte-monnaie), tu n’as pas eu le temps d’aller acheter ta tenue de rentrée et ça, c’est très très contrariant. Tu n’es pas content parce que c’est reparti, les jérémiades parentales du matin. Le nez qui coule, la mauvaise nuit, le mal de ventre (pour lequel tu t’empresses de rappeler qu’un enfant malade n’a pas sa place à l’école, rapport au fait que t’en as marre de te faire gerber sur tes Kickers trois fois par an), le copain qui a tiré les cheveux hier en récré et que tu n’as pas vu, non pas parce que tu étais cachée en salle des maîtres mais parce que tu soignais le genou d’Enzo qui venait de se croûter sévère. Les parents en retard au portail, toujours les mêmes, les enfants absents réguliers (comment fait-on pour travailler dans ces conditions, je vous le demande ?), ceux qui ne savent pas s’ils mangent ou pas à la cantine. Les parents qui coupent la parole aux autres parents, les parents qui prennent des RV médicaux sur le temps scolaire, les parents angoissés. Les parents qui couchent tard leurs enfants, les parents qui les laissent à la garderie-école-cantine-école-périsco et qui pourraient sûrement faire autrement.
« Quand on voit les parents, on comprend mieux ».

Alors, approchez, tous les deux. Plus près, là.

Le parent, dis-toi bien que ton enfant, ton bébé ton tout-petit n’est pas toi. Que peut-être il aimera l’école cette année. Et peut-être même, comble de l’horreur, qu’il aimera sa maîtresse. Mais en cachette, hein, t’inquiète, il ne te le dira point, de peur de te décevoir ou te blesser. Dis-toi aussi que oui, toi seul sait faire parfaitement avec ton enfant, que toi seul sait ce qui lui convient, mais qu’il peut et qu’il va s’adapter forcément. Parce que la vie, c’est l’adaptation permanente. C’est vrai : il est difficile d’admettre que ton seul et unique devient subitement 1 parmi 30. Qu’il passe d’un être exceptionnel à tes yeux à un être ordinaire aux yeux d’un(e) autre.

Toi, l’instit’, tu n’as peut-être pas d’enfant. Ou bien si tu en as, tu oublies parfois de réfléchir à la vie des gens. Chacun fait comme il peut, avec les moyens qu’il a. Moyens financiers, moyens humains, et parfois, moyens intellectuels. Ne juge pas, mets-toi à la place des gens et demande-toi comment tu ferais, toi.

Parce qu’en fait, vous n’êtes que la continuité l’un de l’autre, hein. Vous avez le même objectif : faire grandir ce petit être. Et que vous battre pour de telles conneries risque simplement d’entraver cette belle entreprise.

Allez en paix, mes amis. Peace and love mon frère. Peace and love, ma soeur.