Je déteste

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Je déteste cette route, cette autoroute qui nous mène à toi les dimanches.

Je déteste cette barrière qui s’ouvre, la vitre sans tain derrière laquelle quelqu’un nous regarde. Regarde quoi ? Je ne sais pas, si ressemble à des gens qu’on a le droit de laisser entrer.

Je déteste cette allée bordée de platanes, comme on en trouve par chez nous.

Je déteste me garer, descendre de la voiture, appréhender. Dans quel état va-t-on te trouver aujourd’hui ?

Je déteste entrer dans ce vestibule qui pue la clope et l’hôpital.

Je déteste sonner, et puis attendre qu’on nous ouvre. C’est nous, on vient vous libérer quelques heures de cette patiente si pénible. Devenue si pénible. Une personne si belle et si douce, devenue une patiente si pénible.

Je déteste arpenter ce couloir et arriver face à cette porte fermée à clé. Comme les cellules des prisons modernes.

Je déteste te trouver couchée là, alors qu’il est midi et des poussières, toute habillée, toute chiffonnée. À chaque fois tu sembles surprise. Pourtant, cela fait quatre ans maintenant que nos visites ponctuent tes semaines.

Je déteste ce parfum, mélange de pisse et de parfum sur lequel on s’est excité. Pour que tu sentes bon. D’ailleurs, je déteste avoir à ouvrir les fenêtres de la voiture. Ne pas supporter l’odeur.

Je déteste ce « Bon appétit, Madame Z., et profitez bien de votre famille, hein ! ».

Je déteste ce trajet, cette cafétéria.
Je déteste ces frites, elles sont sèches et je n’en peux plus des frites sèches.

Je déteste le regard des gens quand nous entrons tous les trois, toi à mon bras, l’oeil hagard. Je les regarde fort, moi aussi. Baisse les yeux. Vite.

Je déteste ne pas pouvoir aller aux toilettes sans que cela ne t’affole, ou même que tu me suives.

Je déteste que tu manges le dessert d’abord, et que tu mâches ainsi tes mots.

Je déteste que tu finisses mes phrases, que tu aies besoin que je parle tout le temps. Que tu me tires de mes pensées.

Je déteste ce café, il est immonde. En plus, aujourd’hui ils n’avaient plus de petits chocolats pour aller avec.

Je déteste ce retour. La cafétéria t’agite, à chaque fois. Tes phrases sont décousues, on ne comprend plus rien.

Je déteste le banc sur lequel on s’assoit lorsqu’il fait beau, pour que je te fasse les ongles. Tu aimes avoir les ongles faits, tu le répètes tout le temps, les autres vont dire que tu as de si beaux ongles. Quand il pleut, c’est encore pire, il faut les faire dans ta chambre. Et l’odeur et tout ça. Je déteste nos visites quand il pleut.

Je déteste tes murmures, tes chansonnettes et tes tocs. Que tu te lèves de ce banc sans savoir pourquoi, pour te rasseoir aussi vite.

Je déteste nos adieux, le sac de linge sale et « À la semaine prochaine ! ».

Je déteste cette sensation d’être vidée alors que la porte claque et qu’on te laisse derrière nous.

Ce trajet retour, ce sas entre nos visites et la vie, nos vies, qui continuent. Sans toi.

Pourtant, toi, je t’aime. Mais ta maladie, ta putain de maladie, je la déteste.

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Ma vie comme un tournage de «Mommy»

Où tu comprendras pourquoi quand je suis allée voir le film « Mommy » j’ai cru que je faisais des heures sup’.

Cesse de hurler, tu viens d’arriver, il est à peine 9 heures. Elle n’a pas appelé ? Donne-moi ton téléphone, on va le mettre dans la boîte. Tu sais que c’est pour éviter que ça ne te torture toute la journée. Allez, pose-le, que tu puisses t’asseoir et commencer ta journée plus calmement. Elle t’appellera ce soir.

Non, je n’en suis pas sure, mais je suppose.

Arrête de courir à l’intérieur, regarde : tu viens de faire tomber cette tasse. Aide-moi à la ramasser. Attention, ne te blesse pas. Et calme-toi, ce n’est pas grave. Je sais que quand tu ris aussi fort, c’est que tu es angoissée. C’est rien, c’est juste une tasse. Non, elle ne venait pas de mon mari. Si je dors avec lui ? Non, mais là tes questions sont trop personnelles, je n’y répondrai pas.

Allez, on va en classe. Prends ta pochette de travail et au boulot.

Oui c’est vrai que maman n’est pas là. Mais tu ne peux pas passer ta journée la-dessus, il faut essayer de passer à autre chose.

Non, non, arrête de crier comme ça, et on ne dit pas « Salope ! » en parlant de sa maman, non, ça ne se fait pas.

On ne dit pas « niquer » pour parler de son papa non plus.

C’est bien, je te félicite : cela fait 20 minutes que tu travailles sur ces calculs, c’est bien, regarde comme tu progresses. Souviens-toi, en début d’année il te fallait déjà une demi-heure pour entrer en classe et tu ne restais pas assise plus de 5 minutes.

Arrête de gratter ton poignet, là. Non mais ça suffit, c’est pas vrai, regarde, tu saignes. Oui va mettre un peu d’eau.
Comment ? Mais évidemment, c’est normal que ça inquiète les gens dans le bus le matin si tu te grattes fort les poignets avec tes ciseaux. D’ailleurs donne-les moi ces ciseaux, tu vas te blesser un jour en faisant un geste pareil. Je sais que tu n’es pas contente mais tant pis, tu ne repartiras pas avec ces ciseaux ce soir, c’est sûr.

Allez, viens t’asseoir, on va essayer de lire un peu ces mots qui sont au tableau.

Je sais que tu as mal aux pieds, mais franchement, tu as passé la récréation à mettre des coups de pieds dans le banc en fonte, c’est normal ma grande que tu aies mal maintenant.

Remets-toi au travail. Oui, c’est ça : « Aujourd’hui, « n » et « ou » ça fait ? Oui, « nou » !  Bien, le « s » est muet, tu as raison. « somme « , oui encore un « s » muet, et ce mot-là, c’est « m..a…r… » Oui ! Mardi. Nous sommes mardi. Voilà.

C’est bien, tu progresses en lecture.

Ah non, pas de gros mots, sinon je mets une croix dans le tableau des gros mots. Si, si, « Casse les burnes » c’est un gros mot et tu n’as pas le droit de dire ça en classe. Allez, viens, assieds-toi.

Je vais te donner un coloriage magique pour que tu puisses t’apaiser un peu. Tiens, je te prête ma calculatrice. Tu en prends soin, hein.

Je sais que tu es inquiète parce que tu as peur que maman ne vienne pas au rendez-vous le mois prochain. Oui, je sais, quand tu avais 8 ans. Et tu ne l’as pas vue pendant 5 ans. C’est vrai, c’est long. Oui, c’est vrai que ça fait trois fois qu’elle annule les week-end et que c’est ce qui t’inquiète. Tiens, prends la boîte de feutres.

« Maîtresse », oui. Non, pas « maîcresse », « maîtresse » , avec un « T » comme dans tapis. Tu es grande maintenant, tu as 14 ans, il faut que tu essaies de prononcer correctement. Oui, comme dans « taper » aussi, tu as raison. NON ! Tu n’as pas le droit de taper les autres, et moi non plus. Je sais que tu as besoin de toucher, tu as le droit de toucher mon bras, mais gentiment, pas de me faire mal. Oui, comme ça. Doucement.

On passe sur l’ordinateur ? Approchez-vous, on va faire de la géométrie tous ensemble.

Non, ce n’est pas le moment de faire des câlins, lâche mon bras, il faut travailler un peu maintenant. Oui, on est là pour ça.

Je sais…Je sais…Chhhhhhhhh…..Voilà, pose-toi, comme ça. Non, tu sais bien que ce n’est pas possible. Je ne peux pas.

Non, je ne peux pas être ta maman.