Le radeau – Introduction

En arrivant, je pensais trouver des élèves limités, neuneus comme ils disent, bêtes parfois, stupides d’autres fois. Certains d’ailleurs sont très limités en compréhension, c’est vrai, et c’est ce qui les empêche de progresser normalement. Ils sont là pour que malgré cela, je puisse les aider à apprendre et se construire.

Ce n’est pas le cas de tous. D’autres ont des troubles de la mémoire, une carte mère qui n’imprime pas. D’autres ont des troubles du langage écrit (que tout le monde connaît sous le nom de dyslexie), associés avec des troubles de la mémoire et des difficultés de compréhension.

Joli package.

Et puis il y a les autres. Ceux que je ne pensais pas trouver là, et qui sont une rencontre explosive pour moi. Explosion nerveuse, explosion de sentiments, explosion de colère parfois, explosion d’amour. Ce sont ceux qu’on appelle les « empêchés de penser », ceux que la situation familiale ou environnementale a laissés sur le carreau, parce qu’ils n’avaient pas les ressources pour lutter. Ceux qui ont la « pensée figée ». Frozen. Ceux pour qui apprendre, c’est se mettre en danger, et qui ne travaillent plus, ne progressent plus, n’apprennent plus. À tel point qu’on a pu les trouver déficients pour des tests. Et qu’ils sont aujourd’hui ici.

Les voici tous sur mon radeau.
Les déficients, les multi-dys, les figés.

Une partie des éclopés de l’école, en somme.

Sur mon radeau, on rame ensemble.
On rame en Français. On rame en Maths. Surtout moi, en vrai.
On rame en Histoire. On rame en Géo. On rame en Sciences Physiques. Surtout moi encore.

Et puis on parle, beaucoup. Eux parlent surtout, et moi j’écoute. L’injustice, la souffrance, la stigmatisation.
« Ils disent qu’on est handicapés. Quand je viens ici, je me cache. »
« Je sais pas pourquoi je suis là. »
« Un jour, ma mère m’a dit que j’allais changer d’école. C’était en primaire. Et puis, un taxi est arrivé. Je suis monté dedans, et il m’ a emmené dans ma nouvelle école. Et là, je suis entré dans une classe où on n’était que 12. C’était une CLIS, et je comprenais pas pourquoi j’étais là avec ces élèves bizarres. »
« Le prof de techno, il m’a fânée, de toute façons, j’irai plus dans son cours de merde. J’y comprends rien. »
« J’ai rien compris à la leçon de physique et j’ai un contrôle demain. On peut la travailler ? »

J’écoute, je cajole, je recadre surtout. « L’étayage », dit-on en pédago.

Je sors ma boîte à outils, je bidouille, je répare, j’ajoute une rustine, je les regonfle un peu, je leur serre un peu la vis. Ils repartent un peu moins abîmés, au mieux. Jamais remis à neuf.

Je leur fabrique des outils, des aides, des béquilles qui leur permettent d’être moins bancals, au moins pour un instant. Le temps d’une lecture, d’une leçon, d’un exercice.

Je n’ai pas beaucoup le temps d’écrire, de partager ça avec vous, parce que je suis tellement avec eux. J’ai eu besoin de recul pour vous les raconter.

Et ouvrir une nouvelle rubrique que j’appellerai « Le radeau ».

À très vite, alors.

Allez, salut.

Publicités

Si tu viens en IME…

classe

A toi qui a eu un IME au mouvement et qui flippes.
A toi qui compte y aller un jour.
A toi qui compte ne jamais y mettre un pied (ce sera peut-être toujours le cas mais au moins tu sauras pourquoi)
A toi qui connait un gosse en IME, si tu te demandes ce qu’il fait de son temps, là-bas.
A toi qui a déjà renversé un gamin d’IME en passant devant un jour (rigole, elle se reconnaîtra).
A toi que ça intéresse, un point c’est tout.

Voilà ce que c’est.

D’abord, IME = Institut Médico Educatif. C’est donc un institut dans lequel on accueille des enfants ou des ados, déficients légers, moyens ou sévères et à l’intérieur duquel il y a une école (une Unité d’Enseignement pour être précis, mais ne jargonnons pas trop), mais aussi des éducateurs (ou assimilés) et un service de soin.
L’IME dans lequel je travaille accueille des adolescents déficients légers avec troubles de la personnalité, troubles du psychisme et troubles du comportement. Oui, j’ai le combo gagnant. Non je ne m’ennuie pas.

Ce qu’il faut savoir d’abord, c’est que dans un IME, tu travailles avec d’autres gens que des enseignants. Et ça, pardon pour ceux qui me lisent, mais c’est pas mal du tout. Ils se carent de la « zone proximale de développement » et autres pédagogismes, et t’apprennent grave à te décentrer. Le premier truc que tu apprends quand tu arrives, c’est que non, l’école n’est pas le centre du monde de tout le monde, et que oui, certains enfants, certains ados progressent dans d’autres domaines, là où l’école les laisse parfois minable.
Le seul truc avec ces gens (les EDUCATEURS pour ne pas les nommer), c’est qu’ils font parfois des trucs bizarres.
Genre ça :

poules

En IME, il y a des ados qui ne savent pas lire. Et sans rire, ce n’est pas en sortant ta méthode Gaffimoncul que ça va fonctionner. Non, ce sont de vrais défis ces gosses. Tu lui sors la totale, les syllabes en couleur, les gestes de Borel Machinchose et Aloavero, mais non, le gosse ne sait toujours pas lire. Par contre, il peut, parfois, sur un malentendu, te sortir une bulle comme :
« On mange dans 12 minutes.
– Ah ? Et comment tu le sais, M.?
– Ben, c’est écrit sur ta montre ».

Ah oui. Sauf que sur ma montre, il est écrit 11h48. C’est comme le nombre d’allumettes dans la boîte.

En IME, il m’arrive de travailler les maths avec ça :

maths

Et j’ai aussi des élèves qui n’écrivent pas. Alors on utilise ça :

lettres

Mais attention, je t’arrête, ce ne sont pas des maternelles. Même si certains outils rappelleront quelque choses aux maîtres de moyenne et grande section, comme celui-ci :

catego

Non, ici, on écoute Jul aussi, ainsi que Maître Gims et Vitaa, et bien d’autres festivités sympathiques (j’en ai même un qui connaît Lacrim par coeur). Et ici comme ailleurs, on a des histoires de coeur, on a des papillons dans le ventre (et aussi dans la culotte, hein, déficient ou pas, c’est le printemps chez tout le monde en ce moment).

En IME on travaille avec des outils visuels; par exemple, jamais une fois de ma carrière je n’ai utilisé les tableaux de comportements et autres permis à points et ceintures. Là, je n’ai pas eu le choix. Dès la première demi-journée de classe, un gamin m’a dit : « Alors, c’est vert ? ». J’ai fait style : « Non, mais tu sais, on n’a pas besoin de mettre un point pour voir qu’on s’est comporté comme il faut, qu’on a fait le travail demandé, et tout ça. »

Ah tiens ?

Au bout de trois jours, les gamins étaient tellement agités que j’ai mis en place le tableau, avec des gros pictos pour les non-lecteurs. Bon, ça fait une peu pas taper – pas cracher – pas crier – pas manger, mais c’est efficace (point rouge = Père Fouettard puissance 1 000).

reglesvie

En IME, il y a certaines habitudes de classe qui se perdent. Je n’utilise ceci que pour décorer la classe :
bibliothèque

Parce qu’il y a une bibliothèque et une ludothèque dans l’institut. Et aussi parce que j’ai 4 non lecteurs sur 8 élèves.

En IME, il y a beaucoup de souffrance. Souffrir d’être là, avec « tous ces mongols », ou « cette bande d’handicapés ». Souffrir de se sentir différent. Souffrir d’avoir une école qui ferme les portes à clefs. Mais aussi souffrir de situations personnelles insupportables, d’abandons, de rejets. La déficience n’est pas toujours de naissance, sache-le, et quand ce n’est pas le cas, ça fait vraiment mal.
Mais il y a aussi beaucoup d’amour.

Un cadeau pour la maîtresse.

Un cadeau pour la maîtresse.

En IME, on affiche tout : dès qu’on réussit, on affiche, on met en avant, on encourage, on félicite.

affiches

Pour finir, voici mon kit de survie, la base à avoir dans ta classe.

Feutres, crayons, calculette à grosses touches, ardoises, Timer, et  caféééééé (la came du prof, après le chocolat).

Voilà, j’espère t’avoir rendu service. Je tairais le salaire et les conditions de travail, soyons décents, mais c’est indécent.
Pour ma part, d’autres horizons s’ouvrent à moi (n’essaie pas de savoir, je ne parle que sous tablette de chocolat), je quitterai l’IME l’an prochain.